LES CERCIES DE L’ENFER
qui commettent tous les excès, de la luxure à la paresse, sont châtiés dans les cinq premiers cercles. A l’entrée, toutefois, on rencontre les sages païens, faute sans doute de les pouvoir placer mieux. Socrate, Platon, Aristote, Cicéron, Euclide, Hippocrate et même Averroès sont punis pour n’avoir point connu la religion chrétienne ; mais ils ne souffrent que d’un désir éternellement inassouvi. Dans le second cercle, les pécheurs sont jugés par Minos, aussi différent du Minos de Virgile que peut l’être d’une divinité majestueuse et vénérable un monstre hideux qui indique aux réprouvés, par le nombre des replis de sa queue, dans quelle fosse ils expieront leurs vices et leurs péchés. C’est là que Dante rencontre Françoise de Rimini, dont la poétique et sombre infortune est l’un des deux épisodes de la Divine Comédie, que connaissent les esprits même les moins lettrés. Au troisième cercle, sous la garde de Cerbère, les gourmands SC gorgent de fange, les ivrognes d’une eau noirâtre et bourbeuse. Comme Minos, Cerbère est un monstre, et ce même Virgile qui l’apaise, dans YÉnéide, en lui offrant des gâteaux de miel, lui jette avec dédain des poignées de terre que sa triple gueule engloutit.
En général, la mythologie païenne, en entrantdans l’enfer chrétien, y devient plus terrible : c’était l’esprit du christianisme, depuis l’époque byzantine, de rechercher les images repoussantes, et, par des spectacles horribles, d’inspirw l’effroi. On peut être surpris de rencontrer Caron et les Furies, les Harpies et le Minotaure, mêlés, dans le sombre royaume de Satan, aux diables et aux démons. Dante ne voulait point par là, comme quel-
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qiies-uns le prétendent, montrer les traditions du paganisme se perpétuant sous le règne du Christ; il cédait involontairement aux habitudes d’un siècle dont il représente, plus qu’aucun autre poète, le goût en même temps que les croyances. Les cinq premiers cercles n’étaient pas entourés de remparts; mais dans le sixième et le septième, les malicieux, depuis l’hérésiarque jusqu’à l’usurier, sont environnés d’eaux stagnantes et de hautes murailles que la flamme a rougies. Le huitième et le neuvième cercles, appelés par le poète male bolge ou fausses maudites, lenferment les mécliants qui ont péché par brutalité, c’est à-dire, suivant la classification de Dante , avec préméditation et perfidie, avec fraude et trahison.
La variété des supplices n’est pas moins grande que celle des lieux dans ce surprenant poème. Dante voudrait approprier toujours le châtiment à la faute : il le fait souvent avec bonheur, quelquefois non sans bizarrerie et sans obscurité. Les gloutons, condamnés à manger et à boire ce qui leur peut répugner davantage, sont en outre arrosés d’une pluie froide et mêlée de grêle ; les pestilenlielles exhalaisons qu’elle fait sortir de la terre font le tourment des narines, alléchées d’abord par l’odeur des mets les plus exquis. Tout lecteur approuve ce supplice, et comprend les colériques plongés dans l’eau bouillante, les flatteurs enfouis dans une immonde et puante latrine, les tyrans emportés dans une rivière de sang, les suicides enfermés dans des troncs d’arbre que déchire sans cesse la dent des harpies, et sans cesse renaissants, les blasphémateurs et les incrédules nus