‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 20 sur 169 · ÉPISODES DE L^ENFER · texte numérisé non relu

ÉPISODES DE L^ENFER

senior des êtres imaginaires qu’on croit les avoir vus et qu’on ne les oublie plus, il faudrait la comparer aux fadeurs de la muse italienne, dont elle se dégage tout à coup par la vertu d’un génie sans pareil. On pourrait même traduire quelques passages importants, épreuve dangereuse que presque seul, parmi tant de poètes, Dante peut supporter. Tout le monde a présents à la mémoire les admirables épisodes de Françoise de Rimini et d’Ugolin : c’est malheureusement, hors de l’ftalie, tout ce qu’un public trop nombreux connaît du divin poème. Combien d’autres pages ne faudrait- il pas citer, moins propres peut-être à inspirer l’attendrissement ou la terreur, mais également nobles et saisissantes, le début si grandiose^ le portrait de la Fortune (ch. vu), l’entrevue du poète avec Brunetto Latini, son maître (ch. xv), la redoutable descente au huitième cercle (ch. xvii), les deux épisodes des serpents (ch. xxiv et xxv), et tant de comparaisons aussi profondes que vraies, aussi énergiques que familières!

En Italie même où tout le monde connaît et lit ces belles pages, le Purgatoire et le Paradis trouvent peu de lecteurs. C’est que les passions et les souffrances émeuvent par le mouvement et la variété, plus que ne saurait faire l’infini bonheur des élus, et surtout le spectacle de châtiments qui ne diffèrent de ceux de l’enfer que par le degré et la durée. Pour fuir l’uniformité, Dante ne sut que multiplier, dans son voyage au Purgatoire^ les dissertations théologiques ; mais par là, s’il s’éloigne de Y Enfer ^ il se rapproche du Paradis où

l’emploi plus fréquent encore du même procédé ramène

la monotonie. Le poète, d’ailleurs, par son caractère et par la nature de son génie, semble plus propre à torturer ses adversaires qu’à imaginer ou à peindre la béatitude de ses amis. Il sait, quand le sujet l’exige, se montrer sensible ; mais comment aurait-il pu s’émouvoir et toucher ses lecteurs en parlant du purgatoire où les passions sont amorties, et du paradis où elles ne sauraient entrer?

Si la crilique ilalienne a soutenu quelquefois qu’il faut préférer à Y Enfer ces deux parties, c’est que piquée au vif par l’abandon qu’on en fait, elle en exagère le mérite pour qu’on leur rende plus de justice. Il ne faut tomber ni dans un excès ni dans l’autre. h'Enfer est le principal fondement de la gloire de Dante, dans tout le monde civilisé et même parmi les Italiens; mais le Purgatoire contient encore de grandes beautés : les descriptions y sont d’une richesse incomparable; les deux, les astres, les mers, les campagnes, les fleurs, objet des plus fraîches peintures, montrent une imagination qui sait se renouveler. Les anges et tous les êtres surnaturels different les uns des autres par leurs formes, leurs attitudes et leurs habits. Quelques épisodes, celui, par exemple, du troubadour Sordello, où l’on trouve une éloquente et célèbre invective contre l’Italie, ne paraissent pas au-dessous des plus beaux de Y Enfer ; mais celte inévitable comparaison est le plus souvent funeste au Purgatoire : on n’y peut voir qu’une variante des chants qu’on a déjà lus. Le séjour de l’expiation temporaire est une montagne qui domine une île déserte et perdue au milieu de l’océan, aux antipodes

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LE Pl’RGATOlRE.

de celte sainte Jérusalem, qui est le centre de la terre habitée. Sept cercles ou plates-formes circulaires sont destinés aux sept péchés capitaux. On monte d’un cercle à l’autre par un passage presque toujours long, étroit, difficile, et, au sommet, se trouve le paradis terrestre. Dante avait aux enfers un sommeil lourd, il a au purgatoire un sommeil léger. Le désespoir est remplacé par l’espérance, les Furies par le serpent de la Genèse, Minos par l’ange de la pénitence. Les orgueilleux sont condamnés à faire le tour de la montagne, sous le poids d’énormes fardeaux ; les envieux, revêtus d’un cilice, s’appuient les uns contre les autres, ils ont les paupières closes, cousues avec un fil d’archal, et n’entendent autour d’eux que des chants, que des paroles de charité ; les colériques pleurent dans un brouillard aussi épais que la fumée la plus noire, les paresseux courent sans trêve ni repos, les gourmands sont châtiés par la vue et l’odeur des fruits d’un arbre, les ivrognes par le frais murmure d’un ruisseau, les avares et les prodigues sont prosternés la face contre terre, enfin les incontinents expient leur faute par le feu. Dans le Purgatoire comme dans Y Enfer, on s’étonne que l’esprit supérieur de Dante se soit arrêté longuement à quelques Florentins sur qui les plus minutieuses recherches des commentateurs ne nous ont rien appris. On ne comprend rien surtout à cette justice distributive qui met Hugues Capot dans le séjour de l’expiation plutôt que dans les flammes éternelles, et qui accorde à Stace cette même faveur, refusée à Virgile. Si Stace a pu, comme Dante le dit, devenir chrétien en lisant Virgile, ce faiseur de chrétiens

peut-il être plus sévèrement traité que les prétendus chrétiens qu’il a faits? De même on voit au paradis Adam, cause unique des malheurs de sa race, et le païen Riphée, sans doute parce que ce personnage, à peine indiqué dans Y Enéide, y est appelé le plus juste des Troyens.

Le repentir des uns opposé à rimpénilence finale des autres fait, au fond, toute la dilférence du Purgatoire à YEnfer. C’est quelque chose au point de vue théologique, c’est peu pour l’intérêt du poème. 11 fallait la ferveur dialectique et batailleuse du moyen âge pour croire que de longues et nombreuses discussions répandraient dans cette seconde partie une variété toute nouvelle, et que l’exposition d’un système de théologie paraîtrait le charme principal de l’ouvrage. Le lecteur moderne goûte faiblement ces longues dissertations sur l’amour, source de toutes les actions humaines, sur le libre arbitre, sur la génération, sur la formation de l’àme végétative et de l’âme sensitive dans l’enfant avant sa naissance. 11 faut un parti pris d’admiration pour s’extasier, malgré l’ennui que cause la matière, sur la force de l’expression, la poésie du style et la difliculté quelquefois vaincue de rendre en termes clairs tant de détails obscurs ou faux.

Même au paradis terrestre qui couronne la montagne du Purgatoire, et qui est le lieu le plus rapproché du céleste séjour, Dante ne renonce pas à ces discours, à ces visions, à ces .songes qui tiennent tant de place dans sa poétique. Ses images et ses allégoiies redoublent d’étrangeté ; l’aigle, c’est la persécution des empereurs,

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