‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 23 sur 169 · LE PARADIS. * Ü · texte numérisé non relu

LE PARADIS. * Ü

règne dans la théologie comme dans la poésie, opinion peu orthodoxe, mais que partageait le poète, et qui explique seule la présence de Béatrice dans l’Empirée, audessus des saints et tout près de Dieu. Dante, toutefois, n’est pas hérétique, quoiqu’un écrivain obscur l’ait, dans un gros livre (1), accusé de l’être, il respecte le dogme, il ne veut qu’une réforme disciplinaire, mais il croit à la liberté du poète et il en use. Philosophe, il est moins platonicien, c’est-à-dire moins novateur que M. Ozanam ne le pense : il fait asseoir Aristote audessus de tous les autres génies sur le siège de l’intelligence, il l’appelle « maître de ceux qui savent », et, dans le Convito, il ne le cite pas moins de soixante-dix fois. S’il proteste contre les abus du syllogisme, il suit les péripatéliciens dans toutes les grandes questions de la philosophie, et s’il s’affranchit dans son poème, plus que dans ses autres ouvrages, de la forme scolastique, c’est qu’en un genre nouveau, il ne saurait, comme dans les Canzone, employer le langage barbare et sec' des savants.

Les détails de l’invention et de la pensée, de la versification et du style, font seuls oublier la théologie exubérante et la science pédantesque du Paradis. On y trouve des pages d’une éloquence souveraine, par exemple sur l’âge d’or de Florence (ch. xv), sur les malheurs de Dante (ch. xvii), des comparaisons charmantes, comme celles de l’oiseau (ch. xxiii), ou des poissons qui, dans un vivier clair et tranquille, s’élancent vers le pain qu’on leur jette. Dante, suivant la remarque de

(I) M. Aroux : Dante hérétique et socialiste.

M. Yillemain, n’est pas moins hardi quand il les compare au.x âmes du paradis, que ne l’était Homère assimilant Ajax acharné aux combats, à l’âne qui veut rester, malgré le villageois son maître, dans le champ de chardons. De tels ornements semblent ne rien coûter au poète; mais de quelque prix qu’on les juge, ils ne l’ont point préservé de l’écueil où se heurtera toute imagination humaine dans l’entreprise impossible de découvrir et de décrire les jouissances des bienheureux.

Les commentateurs ont tenté sans succès mille explications du sens allégorique de la Divine Comédie. La plus ancienne interprétation, émise par Boccace, est qu’il faut voir dans l’œuvre de Dante, « la pensée catholique tout entière, sous l’écorce vulgaire de la parole. » D’après cette tradition, « la forêt solitaire dans laquelle Dante s’égare, c’est le chemin de la vie contemplative ; sainte Lucie qui s’éveille pour le sauver, c’est la divine clémence ; le fleuve ténébreux de l’Enfer, c’est le fleuve de la vie humaine qui roule de noirs soucis ; les animaux monstrueux et hurlants, sont les passions des sens (1), » La plus récente hypothèse s’inspire d’un généreux sentiment de patriotisme, et veut retrouver la pensée nationale de notre temps dans les vers de Dante comme dans la prose de Machiavel. La panthère représente-t-elle la démocratie, le lion la puissance de Charles de Valois, la louve l’autorité pontificale ? D’autres ont vu dans ces trois animaux, la luxure, l’orgueil, l’avarice, peut-être avec autant de raison. C’étaient là, selon toute apparence, des souvenirs bibliques : Nabuchodonosor,

(1) M. Qiiiiiet.

INTERPRÉTATION DE LA DIVINE COMÉDIE. o9 dans les Livres saints, n’est-il pas un lion de cruauté, un loup d’avarice, un léopard de rapidité? Le lion dévorant et la panthère, ne sont- ils pas au nombre des quatre bêtes de Daniel ? On pourrait par des rapprochements de même nature retrouver les autres symboles de Dante dans les sciences et les croyances de son époque ; mais nous ne saurions aborder ici un travail si minutieux : ceux même qui osent s’y engager ne s’y retrouvent qu’avec peine, car le quatorzième siècle accumulait sans choix et sans critique tous les débris des âges précédents. Si Dante charme les juges difficiles, c’est qu’il a su créer des personnages vivants avec deux éléments disparates, l’idéal et le réel, qui, réunis par son art, ne peuvent plus être séparés. Yirgile et Béatrice ont beau représenter, l’un la raison privée des lumières d’une révélation surnaturelle, l’autre la science des choses divines, ils n’en sont pas moins, dans l’immortelle trilogie, un pocte exquis et une femme angélique. Cette alliance indissoluble c’est l’originalité, c’est le génie de Dante.

Qu’il ait ses défauts, personne ne le conteste. On a signalé cent fois l’obscurité des pensées, le tour bizarre, la subtilité, et, par endroits, la pédante barbarie du langage ; on a relevé des images basses, indécentes, des jeux de mots, des rimes insuffisantes ou dures, ce mélange continuel du sacré et du profane, de la mythologie et des légendes, des termes classiques et des termes chrétiens (ô souverain Jupiter crucifié par nous sur la terre! Purg., ch. vi). On regrette de voir les petites haines du gibelin, les rivalités de faction et de caste,

60 OllATOKZIÉME SIÈCLE,

trouver leur place dans le grandiose tableau de la vie éternelle ; on peut penser que la gradation du poème, ascendante par les idées, descendante par l’intérêt, n’est pas sans inconvénients, et qu’après avoir fait de l’enfer un lieu terrible mais plein de vie, faire du Paradis une académie scolastique, morne et monotone, c’est manquer le but, qui est d’inspirer le désir du ciel. Dante, en un mot, est l’homme du moyen âge, non des temps modernes ; il ne pressent pas, il n’a pu pressentir la liberté philosophique et l’indépendance religieuse : il termine glorieusement l’ère de la foi soumise, il n’entrevoit pas celle de la raison émancipée ; c’est seulement dans l’ordre poétique et littéraire qu’il est un précurseur. Il ne faut donc pas s’étonner des jugements si divers qu’on a portés à son sujet : Voltaire, tout en faisant la part des beautés de détail, appelait monstrueuse la Dioine Comédie, que les romantiques, dans leur enthousiasme de convention pour tout ce qui vient du moyen âge, vantaient à l’égal d’une cathédrale gothique, et proclamaient sans défauts. C’est entre ces deux opinions qu’est la vérité.

On veut faire à Dante un mérite de ne rien devoir au commun des hommes, aux idées reçues, aux poètes qui l’ont précédé : sa gloire est, au contraire, d’avoir exprimé avec une magnificence originale ce que tout le monde pensait et sentait confusément. Il a su être luimême en imitant sans cesse, ici la Bible, là Virgile, ailleurs Aristote, les troubadours, les philosophes, les conteurs et les versificateurs du moyen âge. Il est le premier homme de son temps, non-seulement par le génie

DANTE COMPAHÉ AUX AUTRES POETES. (>t

poétique, mais par de profondes connaissances en histoire, en philosophie, en théologie. 11 est le véritable créateur de la langue italienne, qui lui doit sa force, sa concision, des rimes variées et nombreuses, des mots sans nombre, une harmonie inimitable. 11 rajeunit, il s’approprie avec un rare bonheur les expressions communes. A l’exemple de Tacite, il ne donne presque rien aux accessoires, et pourtant dans ses peintures, pleines d’éclat et de variété, il passe sans effort du gracieux au terrible, avec une audace de crayon, avec une vigueur de pinceau qui l’égalent aux plus grands poètes. « Son style, dit M. Yillemain, est tai.tôt simple et sublime comme celui d’Homère, tantôt plus satirique que celui d’Horace, plus riche et plus varié que celui d’Ovide, plus mâle et plus fier que celui de Lucain. » En réalité Dante, métaphysicien profond, théologien disert, excellent moraliste, poète inimitable, ne peut être comparé à personne, ni à Homère dont il remplace l’aimable naïveté par une science parfois indigeste, ni à Milton, aussi esclave de la Bible qu’il en est indépendant lui-même, ni encore moins à Jean de Meung, quoique le Roman de la Rose, aussi célèbre, au nord des Alpes, que la Divine Comédie l’était au midi, ait avec la trilogie de Dante des affinités manifestes, quand le trouvère français s’élève et que le poète italien ne s’élève pas.

Dante est un homme complet, à la manière de l’antiquité, tout ensemble citoyen et savant, diplomate et poète. Dédaignant d’écrire l’histoire d’un fait particulier, fût-ce le plus considérable de son siècle, il a eu la

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conception la plus haute qui soit née jamais dans une tête humaine, il a fait l’iiistoire des idées de son temps, qu’il croyait immuables, avec tous les ornements qu’une puissante imagination y pouvait ajouter. A ce point de vue, il est l’âme môme du moyen âge, et jamais auteur n’a pénétré plus profondément son sujet. On comprend que Shelley, quand il avait lu ce poème, unique en son genre, n’eût plus le courage d’écrire. 11 faut pour reprendre la plume ou pour exprimer de justes et nécessaires réserves, reporter notre esprit vers les idées des temps modernes, que Dante n’a pu exposer, puisqu’il ne les pressentait pas. Alors on comprend ce qui lui manque, on lui voudrait cette intuition de l’avenir qu’ont eue des génies moins heureusement doués. Suivant le mot de Charles Labitte, par un effort de notre critique nous parvenons à comprendre Dante, à l’expliquer quelquefois, mais nous ne pouvons plus croire en lui. Pour le juger comme il convient, sachons donc tour à tour le considérer comme un Italien, comme un catholique du quatorzième siècle et le placer parmi ces grands hommes qui appartiennent à l’humanité. Parmi eux il a des égaux, et, si l’on s’arrête à la perfection de l’art, des maîtres; parmi ses contemporains personne ne lui peut être comparé. Dans une civilisation à peine formée, il atteint du premier coup des hauteurs où nul n’a pu le suivre. Tandis qu’il crée les lettres italiennes, Giotto, Nicolas de Pise, renouvellent la peinture et la statuaire; mais ils ont pour successeurs, après deux cents ans de progrès ininterrompus, Raphaël et Michel-Ange qui ont repoussé dans l’ombre ces ouvriers de la première

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