‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 27 sur 169 · GOUTS ET AMOURS DE PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

GOUTS ET AMOURS DE PÉTRARQUE

de Noves, mariée à Hugues de Sade, gentilhomme du Comtal. Pétrarque aima cette jeune femme à première vue, comme Dante avait aimé Béatrice : c’était la mode alors. Cet amour fut sincère : on n’écrit pas tant de sonnets émus sans un sentiment réel ; mais il y faut faire la part de l’imagination et des moeurs chevaleresques. Rebuté de bonne heure par la vertu de Laure, Pétrarque n’en cherchait pas moins à la voir, à l’entretenir, sinon seule, au moins en présence des personnes dont elle faisait sa société ; il célébrait la modeste faveur d’un regard, d’une main dégantée, d’une parole affectueuse ou polie, gémissant d’ailleurs nuit et jour sur ce qu’il appelait son infortune. Il consuma ainsi dix-sept années « dans les larmes et les soupirs. » C’était dépasser, au moins par l’imagination, la constance biblique de Jacob lui-même. Pendant ce temps, Laure, mère de onze enfants, avait vieilli : les voyageurs qui, passant par Avignon, voulaient voir cette beauté, célébrée par des vers que lisait l’Europe entière, étaient surpris de la trouver sur son déclin. Il importait peu à Pétrarque : il aurait aimé sa Muse « morte comme vivante, parce qu’il était épris de l’âme et non du corps. » 11 ne laisse échapper nulle part un mot d’amertume contre Hugues de Sade : l’amour de la femme sans la haine du mari, c’est un caractère de ces temps-là. Il se consolait d’ailleurs par des liaisons plus vulgaires et fort mystérieuses, dont il eut un fils et une fille.

A l’âge de quarante ans, il fut pris de la fureur des voyages. Mainte fois il quitta sa poétique retraite de Vaucluse, mais il y revint toujours, même après la

mort de Laure. Les chants de ces deux périodes ne sont plus, comme ceux do la première, remplis de lamentations exagérées : il n’est question que du bonheur de vivre sous l’empire de Laure, et, plus tard, du chagrin de l’avoir perdue : regrets plus touchants que les tourments et le désespoir d’un platonique amour. Tel fut celui de Pétrarque après les premières déceptions. Lorsqu’eurent cessé les combats et les mouvements impétueux d’une âme éprise, il continua de se les représenter et de les peindre comme s’il les éprouvait encore, n’ayant plus que ces ardeurs spirituelles qui, dans le Banquet de Platon, conduisent par la femme à Dieu. C’est la tête plus que le cœur qui dicte au poète ses paroles enflammées, puisqu’il s’adresse dans un langage non moins passionné aux princes, ses protecteurs.

11 n’en avait pas de plus dévoués que les puissants Colonna, dont il recevait les plus flatteuses avances. Y répondre ne fut pas cependant l’unique but, ni même le principal de ses incessants voyages. 11 cherchait moins les honneurs que les manuscrits. Précurseur des temps modernes, il a une vue nette de la renaissance, c’est-àdire de la nécessité où sont les hommes de renouer leurs traditions, et des voies propres au génie de l’Occident. Par là il l’emporte sur Dante, qui a pourtant l’avantage d’écrire pour la postérité dans la langue vulgaire, tandis que Pétrarque ne l’emploie que pour exprimer des sentiments qu’il croit fugitifs, et se flatte, en épurant, en corrigeant, en raffinant le barbare jargon des écoles, de conouérir l’immortalité. 11 a presque honte des poésies qui font sa gloire. « O vous, dit-il, qui écoutez dans

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