‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 28 sur 169 · PÉTRAEIQUE PRÉCURSEUR DE LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

PÉTRAEIQUE PRÉCURSEUR DE LA RENAISSANCE

mes vers épars le son de ces soupirs dont je nounissais mon cœur, au temps des premières erreurs de ma jeu-, nesse, quand j’étais en partie un autre homme que je ne' suis aujourd’hui, si vous connaissez l’amour par expérience, j’espère obtenir, non-seulement le pardon, mais encore la pitié pour le style varié dans lequel je pleure, entre de vaines espérances et une vaine douleur. Mais je vois à présent combien j’ai été longtemps la fable de tout le peuple : c’est pourquoi>souvent je rougis en moi de moi-même. La honte est le fruit de mes erreurs, ainsi que le repentir et la certitude manifeste que tout ce qui plait au monde est un songe bien court (i). »

S’il se trompait ou feignait de se tromper sur le mérite relatif de ces bagatelles (nugéllas) qui lui ont fait la réputation d’un grand écrivain, et de ces lourds traités en latin que personne ne lit plus, quoiqu’il les tînt pour des chefs-d’œuvre, il ne saurait surfaire, quelques éloges qu’il se donne, les services qu’il a rendus aux lettres : en découvrant des manuscrits, en les faisant transcrire, en les complétant les uns par les autres, grâce à des conjectures souvent heureuses et à des restitutions que la science moderne a confirmées, il est un des pères de la critique savante du quinzième siècle. Pétrarque se faisait suivre, dans ses voyages, de ses livres chargés sur plusieurs chevaux : le poids de cette bibliothèque ambulante et dispendieuse s’augmentait à chaque ville ; c’est ainsi qu’il parcourut l’Italie, l’Allemagne, les Flandres et la France. Ses jugements sur notre pays sont fort différents de ceux qu’en portaient les Italiens qui l’f

(1) Sonnet I : Voi che asroltate..,.

n QUATORZIÈME SIÈCLE.

avaient précédé. 11 ne voulait pas se faire présenter à 1a cour de l’ignorant Philippe de Valois, qui refusait toute éducation à son (ils, et il ne pouvait aimer ce Paris où régnait la scolastique, mortelle ennemie du beau langage. « Paris, disait-il, doit beaucoup aux mensonges de ses habitants. Gomment peuvent-ils prendre goût au Petit-Pont, avec son arcbe en dos de tortue, à cette rue du Fouarre qui n’est qu’une ruelle bruyante, à cette corbeille rustique de l’Université, dont les fruits venus de l’étranger sont le plus bel ornement ? » Paris était, aux yeux de Pétrarque, la ville la plus sale, la plus mal odorante qu’il connût après Avignon. Les Français, sociables et gais dans la conversation comme à table, amis du plaisir, prompts à s’enflammer dans le bonheur, lui paraissaient aussi facilement abattus par l’adversité, dépourvus de sens moral et de courage, pensant toujours bien d’eux-mêmes et mal des autres, maltraitant surtout les Italiens, aux applaudissements des femmes folles et des enfants. De telles sévérités n’étaient, on le voit par ce dernier mot, que les représailles du patriotisme. Ailleurs, le poète avoue que, durant son premier séjour à Paris, il voyait tout avec la précipitation de la jeunesse, et d’un œil distrait, plein d’une image chérie. En 1360, quand il parut à la cour du roi Jean, comme ambassadeur des Milanais, il fut plus équitable : Paris est alors la nourricière des études, une grande chose (magna res), quoique fort déchue pendant la captivité du roi. 11 échappe à Pétrarque des aveux implicites et des contradictions plaisantes : il ne trouve, dans son pays, d’auteurs à opposer aux nôtres que ceux de Home

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antique, et l’on peut pardonner le reproche qu’il fait à la France, « pairie de Ponce-Pilate, » de produire des vins trop vantés, puisque ces vins, s’il faut l’en croire, contribuèrent beaucoup à conduire les cardinaux sur les pas du pape à la cour d’Avignon.

Pétrarque, au reste, était trop mélancolique pour être toujours un bon juge. 11 s’était fait une noble et juste idée du bonheur dans la vie : n’avoir ni trop ni trop peu, n’être ni au-dessus ni au-dessous d’autrui. Mais la misanthropie prenait aisément le dessus : pour lui la plupart des hommes n’étaient que des brutes, leurs applaudissements que des outrages, et, cependant, il les recherchait. Personne plus que lui ne fut sensible à la louange, et personne n’eut pour soi plus d’estime. S’il jugeait son esprit « plus adroit que fort, plus juste que pénétrant, » il se croyait, non sans raison d’ailleurs, le premier des poètes de l’amour, et ne se trouvait de rivaux que dans l’antiquité. Cet orgueil pourrait n’être que le pédantisme d’un érudit, car, si Pétrarque se flatte d’être un Homère ou un Virgile pour les vers, il se compare à Ulysse pour les voyages ; mais ce qui trahit en lui des sentiments jaloux, c’est que parmi ses livres il n’avait point la Divine Comédie, avant que Boccace lui en eût offert un exemplaire. Pour excuser sa négligence, Pétrarque parle d’un ouvrage dont il avait conçu le plan dans sa jeunesse : il craignait, disait-il, de devenir copiste sans le vouloir. Quand il ne le craignit plus, il continua de se passer de Dante, quoique l’abandon de son dessein ôtât tout prétexte à son ombrageuse vanité.

Faut-il en voir une marque dans son excessive ardeur

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à rechercher la couronne poétique, posée jadis en plein' Capitole, si l’on en croit une tradition populaire, sur le front d’Horace et de Virgile ? Ce triomphe semhlait propre à venger le poète de l’indifférence qu’il reprochait aux Romains et aux Florentins, si grands admirateurs de Dante, pour ces sonnets et ces canzoni qu’on admirait de l’Apennin aux Alpes et au Danuhe. Dans une lettre au père Denis, son confesseur, Pétrarque exprime formellement son désir à cet égard. Le père Denis en écrivait au roi Robert de Naples, et il fallut l’active intervention de ce prince ami des lettres pour arracher une si haute marque d’estime à l’ignorante Rome, tout entière à de misérables troubles ou à sa honteuse oisiveté. Par une coïncidence qui parut extraordinaire, le jour même où arrivait au poète l’invitation de se rendre dans la ville éternelle pour y recevoir la couronne, une seconde lettre lui était remise, qui le mandait à Paris pour le même objet. Mais si l’on considère que le chancelier de l’Université de Paris était le Florentin Robert des Bardi, ami particulier de Pétrarque, on croira sans peine à un accord longuement prémédité, pour couronner \ Africa, poème plein de fautes de prosodie, écrit en un latin presque barbare, et qui excitait pourtant bien plus que les Rime une enthousiaste admiration. Sur l’avis du cardinal Colonna, Pétracque se détermina pour Rome, et s’y rendit en passant par Naples, soit pour remercier le roi, soit pour lui demander, par une feinte modestie, si les deux premières villes du monde ne faisaient pas au chantre de Syphax plus d’honneur qu’il n’en méritait. Robert, se prêtant à cette inno-

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oente comédie, lit subir, devant des savants assemblés, un examen de trois jours à Pétrarque, le déclara digne de la couronne, et lui mit sur les épaules le manteau royal, aCn qu’il s’en revêtît pour monter au Capitole. C’est dans la solennité de Pâques, en l’année 1341, que la poétique couronne fut posée sur sa tête; mais il ne tarda pas à regretter son triomphe. « Cette couronne, dit-il, ne m’a rendu ni plus savant ni plus éloquent, elle n’a seni qu’à déchaîner contre moi les envieux et à me priver du repos dont je jouissais. Depuis ce temps il m’a fallu être toujours sous les armes : toutes les plumes, toutes les langues étaient aiguisées ; mes amis sont devenus mes ennemis, j’ai porté la peine de mon audace et de ma présomption. »

Aussi mécontent de tout le monde qu’il l’était peu de lui-même, Pétrarque ne ménageait personne et n’en portait point la peine : on tolérait ses boutades comme une sorte d’exercice littéraire. Il maltraitait les princes italiens, et aucun poète n’obtint d’eux de plus fréquentes ambassades. Il encourageait la révolte de Rienzi, peignait en traits de feu les abominations de la cour d’Avignon, représentait les papes, dans ses poésies latines, se reprochant, sous des noms imagiiiaires, une foule d’actes honteux, poursuivait de malédictions, dans vingt lettres, la « Babylone occidentale, » et ii’encourut jamais la disgrâce des pontifes d’Avignon. Charges, bénéfices, canonicats, tout lui fut offert, et il ne refusa point toutes choses. Les prédicateurs en chaire vantaient ses Rime pour leurs beautés spirituelles, et les auteurs catholiques qui lui reprochent de n’avoir pas corrigé ses mœurs, au

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lieu d’attaquer celles de l’Église, n’en ont pas moins dit que ce poète, mort d’apoplexie, sans les secours de la religion, avait fini comme un saint (1374). Ses os et les fragments de ses habits furent disputés comme des reliques sacrées : rien n’avait manqué à son bonheur que d’avoir su être heureux.

llfaudraitraconterendétail cette vie qu’il passa dans les voyages, écrivant aux princes, aux moines, aux savants, se détournant de son chemin dès qu’il apercevait au loin les vieux murs de quelque monastère, acharné à en fouiller les archives, sans négliger celles des villes, à comparer, à compléter l’un par l’autre des ouvrages mal copiés, incorrects, dépourvus de tables et de toutes tes indications nécessaires pour retrouver soit le titre de l’ouvrage, soit le nom de l’auteur, à copier lui-même, quand il pouvait avoir de l’encre, et à prêter ses trésors, jusqu’au jour où un de ses correspondants lui ayant perdu le traité de Cicéron sur la gloire, il devint plus circonspect. Si cet ouvrage n’a pu être retrouvé, c’est è Pétrarque qu’on doit les lettres de ce grand homme et plusieurs de ses discours, les œuvres de Quinlilien, d’Homère, d’Euripide, d’Hésiode, car il étendait ses recherches jusqu’aux Grecs, quoiqu’il eût peine à les entendre. Il fit même une collection chronologique des médailles impériales : il comprenait, le premier peut-être, tout le profit que l’histoire peut tirer de ces indestructibles monuments. Est-il rien de plus grand ou, si l’on veut, de plus étrange que cet amour désintéressé de la science, et surtout que ce zèle pour les progrès de l’humanité chez un homme qui la méprisait ?

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