OUVRAGES LATINS DE PÉTRARQUE
Vivant parmi les anciens, il voulut parler leur langue : on ne peut ni s’en étonner ni même le regretter. Ces lettres qu’il disséminait aux quatre vents de l'Europe, ou plutôt qui servaient de lien presque unique aux savants dispersés, ne pouvaient être écrites que dans l’idiome employé par les doctes de tout pays. Elles n’ont point cette familiarité aimable qui ne sent pas l’étude ; la prolixité n’y exclut pas la recherche, ni l’érudition les jeux de mots. On voudrait moins d’efforts pour rivaliser avec Cicéron et pour plaire aux lecteurs délicats ; mais que de précieux renseignements pour l’histoire des lettres, des mœurs, des événements au quatorzième siècle ! Tantôt Pétrarque entretient ses correspondants des principales questions qu’agitait alors la politique, tantôt il fait le récit de ses diverses ambassades, peint les peuples qu’il a visités et cette cour d’Avignon qu’il connaissait si bien, pour l’avoir vue si longtemps et de si près.
Ses nombreux traités en latin (1 ) manquent sans doute de profondeur ou de vérité ; l’imitation du style cicéro-
(I ) En voici les titres : De Hemedits utHusque forlunœ. — De vita solitaria. — De ofio re/igiosorum.— De vera sapierdia. — De contemptu mundi. — Psalmi "pœnitentiales VU. — De republica opiime administranda /ï6er.— De officio et virtutibus Imperatons liber» — fierum wemorandorum libri IV, — Vitarum viroi'um illustrium Epitome, — De pacificanda lialia exhortatio, — Ad Romafia Reipublicœ defensores orafio. — De libertate capessenda. — De obedientia et fide uxoria. — De avaritia vitanda oratio, — Jtinerarium Syrincum. — Epislotarum de rebus familiaribus, lib. VI IL — Ad quosdam ex veteribus Uluslriores liber, — Sine tilulo liber. — De rebus senilibus lib, XVI, — Variarum liber. — De sui ipsius et aliorum ignorantia. — Contra cujusdam anonymi Galli calumnias Apologia, — Ini'ectivarum contra medicum quemdam lib, III. — De laurea sumenda consolatorice Epist, lib. II, — Bucolicorum Eclogœ. — Africa^ sive de Belle punico^ libet', — Epistolre lib.iJI. — Ces trois derniers ouvrages sont en vers.
nien y parait trop sensible et trop souvent malheureuse ; mais la langue y est facile, quelquefois élégante, trèssupérieure, en tout cas, à celle des autres latinistes du siècle. Ces ouvrages contiennent tous d’intéressants détails sur leur auteur et sur ses contemporains. Dissertet-il sur les remèdes de l'une ett autre fortune, pour consoler un ami malheureux, ou sur la vie solitaire, qu’il prétendit toujours aimer, il abonde en sages préceptes de philosophie et de morale. Quand il écrit sur le mépris du monde des dialogues entre saint Augustin et lui-même, ses confessions nous donnent tous les éléments d’une opinion motivée sur la véritable nature de son poétique amour. Parmi d’autres traités d’un intérêt médiocre, sur les loisirs des religieux, par exemple, ou sur la meilleure façon de gouverner une république, on en peut distinguer qui sont comme unirait de caractère, entre autres sa véhémente attaque contre un médecin, ou plutôt contre les médecins, en qui il poursuit moins des empiriques incapables de guérir que les héritiers de la scolastique et d’Averroès. Représentants attardés du fatalisme arabe, ils ont pourtant fondé la science laïque et rationnelle ; mais ils étaient trop étrangers au beau langage pour trouver grâce devant cet Athénien de Florence.
Les vers qu’il écrivit en latin ne sont point supérieurs à sa prose. Ce poème de Y Africa, qui le fit couronner au Capitole, il l’avait conçu et exécuté en un an. C’est le récit, sans merveilleux, de la seconde guerre punique, sur le modèle de la Pharsale pour la composition, et de YÉnéide pour le style; mais Y Africa reste fort loin de ces deux épopées et ne l’emporte que sur celles du
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moyen-âge. Quatre chants de hors-d’œuvre, point d’intérêt, une lacune considérable, une versification fautive, un style rude : tel est cet ouvrage, que surpassent de beaucoup trois livres d’épitres où Pétrarque imite Horace, et douze églogues ou, dans des centons allégoriques, il flagelle les vices de la cour d’Avignon.
Ces efforts de tous les instants pour écrire avec élégance dans la langue des Latins nous paraissent aujourd’hui visiblement infructueux; mais ils eurent l’avantage d’acheminer les lettres modernes dans les voies sûres d’un progrès rapide et durable ; ils étaient en outre pour des hommes de premier ordre, tels que Pétrarque et Boccace, le meilleur apprentissage de l’idiome italien. Ils le manient avec naturel, avec pureté, avec force, ils le parlent d’abondance, et c’est seulement dans leur langue maternelle qb’ils égalent les anciens ou qu’ils peuvent du moins leur être comparés.
Dans ces sonnets tant vantés, dans ces canzoni fameuses dont il faut parler maintenant, pourquoi Pétrarque est-il si supérieur aux troubadours, dont il imita pourtant les jeux de mots puérils, les pensées subtiles, les antithèses rimées, les madrigaux fleuris, si ce n’est parce qu’il a de plus qu’eux la connaissance des anciens, qui épure et développe son goût ? Ce qui étonne, c’est que cette pratique des maitres n’ait pas suffi à 1e préserver de ces défauts des chanteurs ignorants qui charmaient le midi de la France, et rien ne montre mieux à quel point Pétrarque se rattache à leur école, malgré les dénégations aveugles de quelques Italiens d’un patriotisme jaloux.
Ses sonnets, au nombre de deux cent quatre-vingtdix-sept, sont la brillante histoire de son amour, de ses désirs, de ses déceptions, de ses regrets, de ses souffrances, et se divisent en deux séries, les uns écrits avant la mort de Laure, les autres sous le coup de cette perte cruelle. On voit dans les premiers les mille détails des rencontres quotidiennes, embellis par l’imagination du poète : parfois il affectait d’éviter Laure, elle faisait alors vers lui quelques pas et lui accordait un regard plus doux. Avait-il passé quelques jours sans la voir, il en recevait un meilleur accueil, épiait l’occasion de parler de son amour, se voyait de nouveau repoussé, revenait à la charge, et, par sa pâleur, par l’altération de ses traits mobiles, obtenait à la fin quelques paroles d’amitié D’autres fois, sa résignation voulue, son éloignement temporaire, lui attiraient, après dix ans de soupirs et de sonnets, ce reproche étrange ; Êtes-vous donc sitôt las de m’aimer ? Efforts constants pour s’affranchir de ces chaînes, irrésistible entraînement à les reprendre, éternelle alternative de joies étde désespoirs presque sans motifs : tel était cet amour, moins touchant que les regrets qu’il inspire, lorsque l’objet n’en existe plus. Dans cette seconde série, le sentiment profondément chrétien de la mortification et de la souffrance, s’appliquant à l’amour, sujet de tant de vers au moyen-âge, contribua plus que les précédents sonnets à la gloire de Pétrarque ; la douleur que cause la mort de la personne aimée, les espérances de la vie éternelle sont d’ailleurs plus profondément poétiques que de puériles extases sur des yeux, une main ou un pied, sur un geste, un sourire ou un regard. C’est vrai-