SONNETS DE PÉTRARQUE
ment trop de trois sonnets pour se réjouir d’un mot obligeant, et de quatre pour célébrer un gant tombé à terre. Il faudrait être italien, c’est-à-dire sentir les moindres nuances de la langue et du style, pour admirer sans réserve ces petites pièces d’où le sujet n’est rien, où tout est dans la façon, et dont l’art consommé du poète n’a pu bannir la monotonie. Un étranger ne saurait avoir tant d’indulgence pour cette multitude de petits traits, de jeux de mots, de froides antithèses, qu’on excuse à peine en alléguant le langage habituel de la galanterie chevaleresque. Il est contraire au goût de rapprocher continuellement le nom de Laure de celui du laurier {lauro), de la brise du matin [P aura), et des cheveux dorés [Paureo crine). Si foutes les langues admettent le torrent de larmes, à Pétrarque seul appartiennent les nuages de dédains, et l’invention n’en est pas heureuse. Trop souvent le cœur de Laure devient une personne qui parle, répond, dispute, vole sur les lèvres et dans les yeux. Les trois fameux sonnets qui roulent sur les yeux de Laure, et qu’on appelle en Italie les Trois-Sœurs, y paraissent au-dessus de la critique, tant une admiration passionnée découvre, dans ces poésies subtiles, de grâce, d’élégance, d’harmonie ; mais il en faut convenir, il y a partout trop de feux, de neiges et de voiles. L’opinion de Boileau, qui estime un sonnet sans défauts autant qu’un long poème, ne peut servir d’excuse à Pétrarque, car il a des défauts, et surtout il a trop laissé de ces équivalents d’un long poème. Lui-même il ne se sentait point irréprochable : « Si j’avais cru, dit-il, que les sonsrimés de mes plaintes amoureuses seraient si estimés, je les aurais, dès l’in-
stant que je commençai à soupirer, faits de meilleur style. Je remplissais, dit- il encore, l’air et les vallées de mes plaintes, que quelques-uns trouvaient aimables : c’est la source des poésies vulgaires que j’ai faites dans ma jeunesse. A présent j’en rougis et je m’en repens. Ceux-là néanmoins en sont enchantés qui souffrent de la maladie dont je souffrais alors. » Bien que la vanité du poète perce encore dans ces paroles, elle y parait plus excusable, parce qu’il n’exprime ici qu’une vérité, et qu’il use de réserve, on dirait presque de modestie : outre l’admiration des amoureux, il obtenait celle des gens que l’ardeur de la jeunesse n’emportait plus.
S’il est permis de se taire sur ses madrigaux et ses ballades, il faut avouer que ses canzoni sont supérieures à ses sonnets. D’une pièce à l’autre le sujet varie, et, quelquefois, il est fort élevé. N’étant plus enfermé dans ces inflexibles limites dont les Siciliens, en forçant la pensée à se contenter de quatorze vers, avaient fait comme un lit de Procuste, Pétrarque s’abandonne plus librement à l’inspiration poétique. Seules ses canzoni peuvent être comparées aux chants de Pindare, ou du moins d’Anacréon. Celles qui s’adressent à Rienzi et à l’Italie, sont au nombre des plus belles pages dont la poésie se puisse enorgueillir dans ce pays. L’amant ingénieux de Laure se transforme en un grave patriote ; d’élégant sou langage devient magnifique, et ces odes ne sont plus une vainc satisfaction que l’homme se donne à lui-même, mais l’acte utile et réfléchi d’un bon citoyen.
C’est là que, mieux inspiré, il eût cherché la gloire. Pour l’atteindre plus sûrement, il la demanda même à