CANZONI ET ÉPOPÉE DE PÉTRARQUE
l’épopée en langue vulgaire, genre peu favorable à son talent. Dans un poème moral qu’il intitula / trionfi (les triomphes), il peignit encore son amour, mais en le rattachant, au moyen d’une allégorie mal imitée de Dante, à l’histoire même de l’humanité. L’amour triomphe de la jeunesse; les déceptions mûrissent la froide raison, qui triomphe à son tour ; la mort, plus tard, triomphe de l’amour et de la chasteté, la renommée de la mort, le temps de la renommée, l’éternité du temps et de toutes choses. Le triomphe de la mort est la meilleure partie de cette œuvre d’une vieillesse laborieuse. Quoique inférieure pour la perfection et la richesse du style aux sonnets et aux canzoni, quoique également dépour\'ue de force et de précision, cette épopée aurait obtenu plus de succès auprès des contemporains et de la postérité, si l’on était moins choqué de l’invraisemblance, et surtout si d’inévitables comparaisons avec Dante n’étaient mortelles pour l’imitateur.
Mais toutes les restrictions de la raison et du goût n’ôtent pas à Pétrarque le premier rang dans un genre secondaire que l’engouement des Italiens mit longtemps au-dessus des plus élevés. Il est beau d’exceller aux choses dont on se mêle, de relever la poésie légère par le choix et la nouveauté des pensées, par la délicatesse et la variété de l’expression, par la richesse presque excessive des images, par l’harmonie et la pureté du style ; il l’est plus encore d’avoir porté tout d’un coup la langue italienne à une perfection qu’elle n’a pas dépassée, en empruntant aux idiomes anciens ou étrangers, avec plus de discernement que n’avait fait Dante, des termes si con-
Si QUATOKZIÈ.ME SIÈCLE,
formes au génie national que presque aucun d’eux n’a vieilli. Pourquoi faut-il que cette molle poésie, par l’exclusive et trop durable admiration qu’elle excita, ait pour des siècles abaissé la poésie italienne et ôté toute énergie virile aux Italiens ?
Le poète put s’enivrer de ces douces fumées. Un simple orfèvre de Bergame se rendait de fort loin auprès de lui pour en obtenir la promesse d’une visite, tapissait de pourpre et de drap d’or la chambre destinée à son hôte, en répandait les statues et les portraits dans la maison entière. Les municipalités, accompagnées des nobles etdes savants, allaient recevoir Pétrarque à la porte des villes, comme on fait pour les princes, et se disputaient l’honneur de l’accueillir. « On ne me laisse pas respirer, écritil; tous les jours des vers, des épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie ; mais ce n’est pas assez : il m’en vient de France, d’Allemagne, d’Angleterre, de Grèce... Que pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins? Ils ne connaissent plus ni Justinien ni Hippocrate. Sourds aux cris des plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile et d’Homère; que dis-je ? les laboureurs, les charpentiers, les maçons abandonnent leur profession pour ne s’occuper que d’Apollon et des Muses. »
Parmi ces correspondants trop nombreux, les étrangers et les savants s’adressaient à Pétrarque en vers latins ; mais les ignorants, les gens des métiers faisaient des sonnets en langue vulgaire et furent bientôt suivis d’une foule d’hommes instruits, dont les poésies sèches, décharnées, en tout médiocres, n’avaient ni âme ni cou-
PÉTRARQUE ADMIRÉ ET IMITÉ. Éa
leur. On peut dire en un sens qu’un genre littéraire est condamné lorsqu’il tente ainsi les esprits d’ordre inférieur et qu’il se prête à leurs banales fantaisies d’imagination ou de sentiment. Le sonnet, qui réunit, chez Pétrarque, la finesse de Cavalcanli à la noblesse de Cino, et quelquefois à la gravité de Dante, a été funeste à la poésie italienne presque autant qu’à la nation même, en habituant la pensée à s’étendre ou à se restreindre, non suivant ses limites naturelles, mais d’après celles d’un cadre inflexible, et à remplacer le solide par l’orné, le plaisir de l’intelligence par celui de l’oreille, le sentiment enfin par le bel esprit, et quelquefois par le faux esprit.
Si les bons vers qu’a faits Pétrarque ne l’excusent point d’en avoir tant inspiré de mauvais, sa gloire d’érudit est du moins sans mélange. A ce titre, il n’appartient pas seulement à l’Italie, il est un des ancêtres de la critique moderne. Qu’on néglige ces œuvres latines ofi il traite avec une savante lourdeur les plus graves sujets de la politique et de la morale, pourvu qu’on paye un tribut d’éternelle reconnaissance à l’archéologue pénétrant, au restaurateur vigilant de labonne latinité, au promoteur désintéressé de l’étude du grec, à l’infatigable chercheur et restaurateur de manuscrits. Pétrarque, un des premiers, a senti le prix de cette classique antiquité que n’ignorait pas le moyen-âge, mais qu’il considérait comme un fait, non comme un modèle toujours vrai et profondément humain. Un des premiers, et le premier peut-être, Pétrarque reconnut ce qui avait disparu depuis l’apparition de la barbarie, il entrevit cette vérité que l’homme doit se rattacher à ses origines, et s’appuyer,
pour marcher en avant, sur ce qui l’a précédé. C’est pourquoi ce frivole poète, cessât-on quelque jour de lire ses vers harmonieux, vivra dans la mémoire des générations futures, pour avoir renoué les traditions dont s’honore l’humanité.
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