‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 32 sur 169 · III. — LA PROSE. — BQCCACE · texte numérisé non relu

III. — LA PROSE. — BQCCACE

La chronique : les trois Villani. — La nouvelle ; Boccace. — Sa jeunesse. — Son zèle pour les études grecques. — Ses ouvrages latins.

— Ses poèmes en vers italiens. — Ses ouvrages en prose : le Filo~ copo, — VAmorosa Fiammetta. — Le Corbaccio. — La Viia di Dante.

— Le Décameron. — Commentaire de la Divine Comédie. — Les imitateurs de Boccace : Ser Giovanni de Florence. — Franco Sacchetti.

Tandis que la poésie atteignait presque du premier coup une grandeur, une perfection surprenantes, la prose, encore dans Fenfance, rebutait les plus aventureux esprits. Pétrarque n’osait l’employer ou la dédaignait ; Dante ne s’en servait que dans de rares occasions, et c’est en langue latine que, vers le même temps, Pietro Crescenzi (1233-1320) écrivait un traité d’agriculture, quoiqu’il fût manifeste que ses lecteurs naturels ne l’entendraient pas. Les chroniques seules continuaient d’être écrites dans l’idiome vulgaire ; mais le progrès de l’expression et du style y est insensible : il n’y a pas de raisons bien solides pour préférer à Dino Cornpagni le premier et le plus habile des trois Villani.

Pour avoir rédigé les annales de Florence dans la

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courte période qui s’écoule entre les années 1270 et 1 312, Giovanni Villani (1310-1348) a pourtant obtenu une place honorable dans l’histoire littéraire de son pays. Son style, verbeux encore et de forme archaïque, trop négligé et trop fourni de gallicismes, paraît du moins plus dégagé et plus libre que celui de ses devanciers. Si Dino Compagni l’emporte par le coloris et la simplicité, comme chez nous Villehardouin, Joinville et Froissart, Yillani a davantage les qualités de Comines, c’est-à-dire du véritable historien. Mêlé dès sa jeunesse aux affaires publiques, ce subtil florentin sait ce qu’il raconte, il se pique d’exactitude, et, quoique guelfe, d’impartialité. Loin de se borner au récit des événements, il en cherche les causes et les trouve quelquefois. On lui reproche d’avoir pillé Malaspini, sans le nommer ; mais ces emprunts se rapportent à l’exposé fabuleux des origines de Florence, dont nul chroniqueur ne se croyait dispensé ; Malaspini, pas plus qu’un autre, n’y était original.

Pour des temps plus rapprochés, mais antérieurs à l’an 1270, si Villani fait encore des emprunts aux chroniqueurs précédents, c’est qu’il n’est pas dans son véritable sujet. Quand il y arrive, il parle avec exactitude de ce qu’il a vu de ses yeux. C’est alors seulement qu’il est digne de créance. Les événements accomplis durant ses voyages lui sont mal connus, et il a le tort de ne pas s’en taire, comme celui de parler par ouï-dire des pays les plus éloignés. Il a du critique l’intention plutôt que l’art : crédule outre mesure et sans méthode, il passe d’une contrée à l’autre, d’un événement grave à la mort de tel ou tel insignifiant personnage ; au nombre des faits histo-

LES TROIS VILLANI. «t

riques il met l’apparition d’un loup, les éclats d’une tempête ; il interrompt le récit d’une guerre ou d’une grave négociation, pour raconter une anecdote plus ou moins piquante et vraisemblable, l’enfant tartare qu’embellit le baptême, ou l’hostie saignante qui arrive à Paris. Bourgeois jusqu’au fond de l’âme, il juge d’un point de vue étroit le génie et la puissance souveraine, Dante et Henri Yll. Où il est exact et intéressant à suivre, c’est quand il rapporte les actes de la République florentine, et surtout les opérations financières des grandes maisons de Florence. C’est alors qu’il s’anime, au souvenir des banqueroutes nombreuses qui le ruinèrent, et au spectacle de l’élévation rapide des artisans, qui ébranlait le règne de la bourgeoisie par la révolution des Ciompi.

11 n’est donc qu’un chroniqueur, quoiqu’il entrevoie certaines conditions del’liistoire. Son frère Matteo, continuateur de ses annales jusqu’en 1363, et mort deux ans plus tard, lui est bien inférieur et manque surtout d’exactitude ; son neveu Filippo est le troisième, par le mérite comme par l’ordre des temps, dans les quarante-deux chapitres qu’il ajoute à cette histoire héréditaire. 11 n’a pas de meilleur litre à l’estime de la postérité que d’avoir écrit les vies des florentins illustres dans les lettres, conservé beaucoup de détails qui sans lui seraient perdus et fourni à l’histoire littéraire de l’Italie ses premiers éléments.

Rien n’était fait encore de ce qui pouvait élever la prose italienne au niveau de la poésie. Ce fut un heureux coup du sort si ces progrès tardifs parurent tout à coup sensibles dans les écrits de Boccace, car cet élégant écri-

vain n’estimait d’abord que ses vers : il comptait sur eux pour fonder sa renommée et voulait être appelé « le poète ». S’il changea d’avis, ce fut après avoir lu les Rime de Pétrarque : n’espérant pas les égaler, il jeta les siennes au feu.

C’est à Naples, près du tombeau de Virgile, qu’il avait senti s’éveiller ses facultés poétiques. Son père, marchand de Certaldo, en Toscane, l’avait eu d’une passagère et illégitime union avec une française (1313), et le destinait au commerce, qu’il apprit à Paris. Pour mieux dire, il ne l’y apprit point, car il l’aimait comme Pétrarque le droit ; il consacrait son temps à mener joyeuse vie et à lire nos gais conteurs, Rutebeuf, Jean de Boves, Gaurin. Mais ce n’est pas eux qu’il prit pour modèles, quand il eut abandonné le négoce et l’étude du droit canon ; sans autre guide que son goût, il s’attacha à Virgile, à Horace et surtout à Dante, qu’il appelle son chef, son flambeau dans les études vulgaires, et « à qui il doit tout ce qu’il a de bon. » Il recommença donc ses études avec plus de méthode que par le passé, partageant les loisirs que lui faisaient l’indulgence et la fortune paternelles, entre les divertissements et la lecture des grecs, des latins, des meilleurs italiens. Bien fait et spirituel, il recevait partout bon accueil. Son début dans le monde et dans les lettres rappelle celui de Pétrarque. — Le 7 avril 1341, Giovanni di Boccaccio, c’est-à-dire Jean, fils de Boccace, s’éprit à première vue, dans l’église de San-Lorenzo, d’une fille naturelle, et déjà mariée, du roi Robert. Mais là s’arrête la ressemblance : les ouvrages où Boccace célèbre les faveurs obtenues sont de l’année même où il

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