JEUNESSE DE BOCCACE
avait commencé de les solliciter. Cette liaison que ses caprices rendirent orageuse , ne fut pas inutile à sa gloire : le plus sùr moyen qu’il eût de rentrer en grâce, c’était de publier quelque belle histoire d’amour. La fille du roi Robert, comme son père, aimait les lettres ; elle était surtout affolée de romans.
Ni sa beauté ni sa protection ne retinrent longtemps Boccace à Naples. Indépendant autant que volage, s’il ne savait rester en place, il estimait assez le talent d’écrire pour ne point faire à tous les présents des princes le sacrifice d’un seul de ses vers. S’il dédie un de ses livres au roi de Chypre, c’est, dit-il, pour céder à d’importunes sollicitations. A la moindre insulte des grands il ripostait aussitôt. Ses voyages nombreux, les ambassades dont il fut chargé, et qui ne l’empêchèrent pas de mourir dans la pauvreté après avoir vécu dans l’aisance, ne méritent une mention que par l’ardeur qu’il mettait, à l’exemple de son ami Pétrarque, à fouiller les bibliothèques, à y déterrer des manuscrits, à en copier de sa main un nombre plus considérable que n’eùt fait un copiste de profession. Quelle n’était pas sa joie, et, tout ensemble, son indignation de trouver encore quelques précieux ouvrages dans cette riche abbaye du Monl-Cassin qui en avait gratté, converti en psautiers, vendu aux femmes tant d’autres non moins rares, et qui reléguait ceux qu’elle possédait encore dans un grenier où l’on montait par une échelle, où l’herbe croissait aux fenêtres, où tout était enfoui sous la moisissure et la poussière ! Quand, après mille efforts, il eut arraché aux magistrats de Florence la création d’une chaire de grec, pour le calabrais Pilato, qui
avait longtemps vécu dans le Levant, il reçut, hébergea, logea trois ans chez lui cet helléniste, le plus désagréable et le plus laid des savants ; il lui fit traduire seize dialogues de Platon; il s’attacha, pour que l’enseignement du grec portât ses fruits, à multiplier les manuscrits en cette langue, quoiqu’il la possédât trop peu pour user personnellement de ces trésors. Il avait jusqu’alors manqué de lexiques et de grammaires ; il était d’ailleurs parvenu à cet âge où l’homme féconde ses connaissances plutôt qu’il n’en acquiert de nouvelles. Le sens des mots grecs échappait.à Boccace, il s’arrêtait à des étymologies ridicules ; mais c’est grâce à lui qu’on en trouva de meilleures ; c’est lui, plus que personne, qui restaura ces études, dont on ne fait tant d’honneur au seizième siècle que parce qu’on les y voit dans leur complet épanouissement.
Les ouvrages que Boccace écrivit en latin furent le fruit de son commerce avec Léonce Pilato, et n’eurent guère d’autre objet que de faciliter à ceux qui ne savaient pas le grec la lecture des auteurs, en répandant les notions mythologiques ou géographiques qui en sont pour ainsi dire l’indispensable clef. Sur ses vieux jours et dans sa retraite de Certaldo, ce mondain devenu travailleur exposa en divers traités la généalogie des dieux [De genealogia Deorum), les noms antiques des montagnes, des forêts, des fontaines, des lacs, des marais et des mevs[Demontibus, sylvis^ fontibus, lacubus, etc.). Dépassés depuis, ces deux dictionnaires furent en grande estime tout le temps qu’on les jugea utiles : ils jetaient pour la première fois quelque lumière sur la mythologie et la géographie des anciens, jusqu’alors fort obscures.
BOCCACE ÉllUDlT.
Büccace mettait avec raison moins de prix à d’autres ouvrages qu’il avait composés sur les infortunes des hommes et des femmes illustres [De casibus virorum et feminarum illustrium), où il prend des exemples dans tous les temps, pour montrer que le vice est contraire à la grandeur humaine, et sur les femmes célèbres [De clans mtilieribus), recueil qui commence à Ève, et ne s’arrête qu’au temps de l’auteur. Seize églogues en vers rudes et obscurs sur des faits particuliers de sa vie ou sur des événements de l’histoire contemporaine, ne sont guère plus propres à augmenter sa renommée, car sa latinité est fort inférieure à celle de Pétrarque ; toutefois ces efforts pour écrire de génie dans la langue de Cicéron ou de Virgile, ne furent pas entièrement stériles ; quand Boccace revint à sa langue, il avait trouvé dans le commerce et l’imitation libre des anciens le secret d’une noble et belle prose à laquelle on ne saurait comparer celle de ses prédécesseurs.
Il ne devint novateur sur ce point qu’après avoir marché longtemps dans les voies ouvertes. Outre ses poésies lyriques, qu’il avait prudemment brûlées, il s’était plu à composer en vers des récits romanesques, parce qu’il ne voyait, en ce genre, aucun modèle propre à le décourager. S’il imitait Dante sans scrupule, c’est qu’il ne se piquait pas de l’égaler : il le mettait au rang de ses divinités, n’aspirant pour lui-même qu’à en être le grand prêtre.
A l’àge de vingt-huit ans, il composait sa Théséide, dont les incidents, empruntés à Ovide et à Justin, sont l’expédition des Amazones, l’enlèvement d’Hippolyte,
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la passion de deux jeunes thébains pour la sœur de cette reine belliqueuse. Sous ces mythologiques dehors, on s’aperçoit sans peine que Boccace raconte ses amours avec la princesse Marie, qu’il met si souvent en scène dans ses ouvrages sous le nom charmant de Fiammetta. La conception a de l’ampleur et les circonstances de la variété : le récit facile, naturel, bien conduit, plein de détails imaginés avec goût et groupés avec art, n’est déparé que par un style faible et par ce fâcheux mélange de la mythologie païenne avec la légende, les idées, les mœurs du moyen-âge, dont personne alors ne savait se préserver. Dans ce poème apparaissait pour la première fois l’octave (1 ) des Siciliens habilement modifiée, mais dépourvue encore de la noblesse, de la grâce, de l’harmonie que lui donnèrent bientôt Politien, l’Arioste, et tous les poètes épiques de l’Italie, à qui, désormais, elle s’imposa. La tierce rime de Dante, en effet, semblait difficile à manier, et, même chez lui, fatigante par son enchaînement continuel.
Moins épique que la Teseide, le Filostrato, autre poème de Boccace, est plus simple et plus passionné. Il a plus d’ordre, d’élégance, de vérité, de force, d’intérêt. On n’y doit voir néanmoins qu’un développement de l’épisode de Troïlus et Criseïda, qu’on lit dans le poème français de la Guerre de Troie, par Benoit de Sainte- More (1264), libre imitateur des fables homériques. Boccace mêle aux mœurs de son temps d’innombrables détails d’érudition et de mythologie, ainsi que des souvenirs sensibles d’Ovide, dont il a l’abondance verbeuse
(I) stance de huit vers hendécasyllabiques.
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