LE FILOCOPO DE BOCCACE
s’est refusé le don de l’originalité, que plusieurs lui accordent obstinément. Qu’importe à sa gloire, s’il modifie avec goût et génie les inventions d’autrui, s’il les pare des beautés d’une langue riche et déjà formée, des charmes d’un style noble, abondant et pur? 11 est hors de doute que nos contes français existaient cent ou deux cents ans avant que l’Italie les mît en prose ; qu’on trouve dans tous les Novellieri de cette nation des réminiscences françaises en fort grand nombre, et qu’en particulier l’histoire de Flore et de Blanchefleur, imitée en prose et en vers dans tous les pays de l’Europe, y circulait depuis longtemps, quand Boccace s’en empara. Si la Fontaine et d’autres conteurs modernes imitent ceux d’Italie jusqu’à conserver la forme italienne des noms propres, cela prouve peut-être qu’ils ignoraient notre moyen-âge, mais surtout que ces récits, sous la lorme élégante qu’ils revêtaient dans une langue définitive, avaient fait oublier les originaux, dont l’érudition seule, de nos jours, s’applique à rechercher le mérite sous leur langage vieilli.
Boccace avait, dans sa jeunesse, un grand faible pour le Filocopo. C’était encore un conte chevaleresque, orné, comme dans le texte français, d’images mytliologiques. Le pape appelé grand prêtre de Junon, l’incarnation du fils de Jupiter, envoyé dans le monde pour le sauver, sont des jeux d’esprit qu’on recherchait alors : ils ont fait croire à quelques personnes que Boccace voulait montrer, au fond, dans la religion chrétienne'et dans le paganisme, un seul et même culte sous des noms différents. L’ouvrage est trop long, trop plein d’invoca-
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lions et d’épisodes, le style fatigue par l’ampleur des périodes et par un effort peu dissimulé ; mais l’agrément des descriptions, des récits, des peintures a conservé au Füoeopo quelques lecteurs; Boccace semble pourtant l’avoir. condamné à l’oubli, en y prenant les deux meilleures nouvelles pour les introduire dans le Décaméron.
Il y a plus de naturel et de feu dans Y Amorosa Fiammetta, autre ouvrage de jeunesse qui contient les plaintes d’une femme délaissée, l’histoire de son âme et de sa jalousie. Les événements font défaut et les discours abondent, gâtés par l’appareil du raisonnement scolastique; mais on admirera .toujours ce long monologue, parce qu’il est la peinture éloquente et passionnée d’un sentiment vrai.
Pour le, style, toutefois, à partie chef*d’œuwe qui a fait la gloire de Boccace, les deux meilleurs ouvrages qu’il ait écrits en prose, sont le Corbaccio et la Viia di Dante. ’■ L’un, intitulé Labirinlo d amore, est une histoire étrange des déceptions de l’auteur, qui déshonore sans pitié une veuve dont il avait à se plaindre et déchire toutes les femmes .pour mieux atteindre celle qui l’avait dédaigné. L’autre, précieux par un certain nombre de renseignements nouveaux pris dans les Romagnes, l’eût' été davantage, si' Boccace, contenant mieux son imagination,, avaiti.supprimé. les .digressions, glissé sut" lesamours de Dante, et mieux développé l’histoire des actions de ce grand homme, de ses infortunes et de ses écrits. , . r, . ...i . <
Tous ceux de Boccace xlisparaisseut devants l’œuvre impérissable que nous avons déjà nommée etique lui in-
LE DÉCAMÉRÛN.
spira le désir de plaire encore une fois à Fiammetta par d’attrayants récits. Les faire courts et nombreux, afin d’y prendre plus de libertés sans rencontrer l’écueil delà monotonie, telle fut l’idée qui inspira le Décaméron. Les modèles abondaient' dans les conteurs français, et, en , Italie, les plus anciennes des Cmto Novelline sont antérieures au cbef-d’œuvre dont nous parlons. Lè cèdre même qu’adopta Boccace ne lui appartient pas : on en trouve l’idée première dans le Dolopathos, ou « Roman des sept Sages, » œuvre d’origine indienne, traduite en France! dès le 'treizième siècle, et bientôt' après dans toutes les langues. Dolopathos, roi’deSicilei voulait, sur les dénonciations de sa seconde femme, faire périr le fils qu’il avait eu d’un premier lit ; sept sages, durant sept jours, viennent débiter au roi leurs histoires pour le disposer b la clémence, œUvre toujours à recommencer, parce que la reine, chaque soir, reprend son empire.
On reconnaît le fonde commun auquel a puisé l’auteur des Mille et une Nuits ; mais comuae Boccace modifie avec art ce dessin grossier l'Avec un vif instinct des contrastes, il prend > occasion delà terrible peste qui, en l’année 1348, enleva Laure de JWtosl rhistorien Yillani et tant d’autres personnages^nsidérables, pour supposer que sept jeunes femmes et trois jeunes hommes, afin de se soustraire au spectacle et au danger du fléau, se retirent dans un lieu agréable et champêlréaux environs de Florence. Durant chacun'des dix jours qu’ils y restent, plusieurs heures soht consacrées à raconter des histoires. Le nombre en est donc' de cent, puisque chacun à son tour raconte les siennes. Ce serait beau-
coup, si Boccace n’avait su introduire une variété mer- \eilleuse dans l’unité de son sujet. Un certain ordre d’aventures est réservé à chaque journée, en sorte que, dans la même, on a sous les yeux toutes les formes, ^ toutes les nuances d’une idée générale, sans crainte de redites pour le lendemain ou les jours suivants. L’unique but de Boccace n’est pas, quoi qu’il en dise, d’amuser les femmes; on peut lui prêter le secret dessein d’une sorte de « Comédie humaine » . Toutes les conditions, tous les caractères, tous les sentiments, sous les dehors qu’ils prenaient dans ce temps-là, passent tour à tour devant les yeux du lecteur : époux, parents, enfants, soldats, paysans, moines, juifs, amoureux, paraissent habilement mêlés les uns aux autres dans les différentes journées, ou pour mieux dire groupés d’après la similitude de leur caractère, delcursactions,deleurssuccès,de leurs revers. On voit se succéder dans une première série divers personnages qui ontrecouvrépar leuradresse ce qu’ils avaient perdu ; dans une seconde ceux qui ont vengé leurs injures ; dans une troisième ceux qui ont échoué ou triomphé dans leurs amours. Tempéraments colères ou apathiques, maris trompés, simples joués, moines fourbes et libertins, vieux avares, jeunes débauchés, princes cruels, cavaliers courtois ou déloyaux, corsaires, fripons, ermites, hypocrites, femmes de toute nature se succèdent au milieu des paysages les plus charmants et les plus divers, parlent un langage tantôt plaisant et gai, tantôt noble, grave, éloquent, d’autres fois ému, tendre, pathétique, suivant qu’il s’agit de faire rire, de persuader ou d’émouvoir, et toujours le plus conforme à leur caractère.