LE DÉCAMÉRON
à leur situation. Les répétitions, quand elles sont inévitables, disparaissent sous le nombre et la nouveauté des accessoires, sous la variété des figures toujours vraies et nettes dans ces petits dramés dont chacun a son exposition, son nœud, son dénouement.
Le grave défaut de cet amusant recueil, c’est qu’il est une école de libertinage. Le quatorzième siècle n’avait pas les scrupules du nôtre ; mais on pardonne moins à Boccace qu’aux autres conteurs, parce que sa supériorité littéraire fait regretter qu’on ne le puisse mettre entre toutes les mains. S’il est vrai que la dixième journée se compose tout entière d’histoires décentes, formant comme un tableau de toutes les vertus ; s’il est vrai que les aventures de Ghismonde et de Guiscard, sujet terrible , traité avec une énergique simplicité , celles de Titus et de Gisippe , où Ginguené voit le morceau le plus éloquent de la littérature italienne, celles enfin de la douce et patiente Grisélidis, que Pétrarque a traduites en latin, et . dont Apostolo Zeno a fait un drame, peuvent être lues par tout le monde, il reste trop de’nouyelles graveleuses ou obscènes pour que l’art de dire à mots couverts les choses déshonnêtes permette d’ôter le Décaméron de cette place indécise qu’il occupe entre les livres honteux et les chefs-d’œuvre de l’esprit humain.
L’Église était si loin alors de demander aux mœurs publiques ce respect extérieur de l’innocence dont le vice, lui-même, ne se croit pas aujourd’hui dispensé, qu’avant le Concile de Trente, elle ne songea point à interdire les contes de Boccace, Elle y eut, en un sens,
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d’autant plus de mérite, qu’elle était moins ménagée; mais elle voyait avec plaisir les hommes, après les longues terreurs de l’an mille, ramenés à la gaîté par un conteur insouciant, et forcés en quelque sorte à rire devant l’affreux spectacle de la peste et de la mort qui cessait de les effrayer. C’est un autre caractère de cet ouvrage que le ton railleur dont il y est parlé de la religion chrétienne, ou plutôt de ses ministres et de ses abus, car on verra', si l’on y regarde avec attention, qu’impitoyable pour le mal, Boccace n’outrage rien de ce qu’un .chrétien doit respecter. Mettre en scène ce Fra Cipolla qui offre à la dévotion publique les charbons du gril où fut brûlé saint Laurent, une plume des ailes de l’ange Gabriel, une fiole de la sueur de l’archange Michel, recueillie pendant ,qu’il combattait le démon, qu’est-ce autre chose que de railler plaisamment les faux miracles et les fausses reliques, c’est-à-dire de véritables abus? Faire l’histoire fameuse de' ce juif qui se convertit à la religion chrétienne par celte considération unique qu’elle doit être vraie pour se conserver au milieu de l’extrême corruption de ses ministres, n’est-ce pas appliquer une juste critique aux scandales que donnaitdepuisbien longtemps la cour de Rome, et peut-on, parce que Boccace n’était pas aveugle ou fanatique, l’accuser d’impiété? Il n’est pas besoin d’avoir lu nos conteurs pour savoir ce que se permettait, à cet égard, le moyen-âge : il suffit d’avoir observé ces étranges sculptures de nos cathédrales gothiques, où, sans parler d’obscénités révoltantes, on voit encore maint corps d’homme surmonté d’une tête de porc et revêtu des ornements épiscopaux. L’Université