STYLE ET LANGUE DE BOCCACE
leur génie diffère de celui des modernes : mises en mots latins les phrases du Décaméron paraîtraient classiques, comme celles de la Divine Comédie scolastiques. Le Décaméron abonde en longues périodes minutieusement nuancées, « qui prennent trois milles de pays, » et en inversions que les auteurs italiens ont trop longtemps reproduites avec un respect superstitieux.
Ceux-là même qui trouvent à reprendre au style de Boccace, ne reprennent rien à la langue qu’il parle et qui fut, du premier coup, celle de la prose. Il l’a épurée et tout ensemble enrichie, en supprimant une foule de mots parasites pour introduire les mots nécessaires que lui suggérait le latin, et en remplaçant la sécheresse d’un idiome dans l’enfance par la pompe oratoire d’un langage depuis longtemps cultivé. Aussi utile par ses écrits à la prose que Pétrarque le fut par les siens à la poésie, Boccace servit encore la langue vulgaire par de plus directs enseignements. Alors que, par repentir de ses erreurs passées, il avait revêtu l’habit ecclésiastique et s’était condamné à n’écrire plus qu’en latin, il monta dans une chaire publique pour y expliquer pendant une année en langue italienne la Divine Comédie. Il en écrivit même le commentaire, compendieux résumé de ses leçons, où il étudie le sens littéral en grammairien consommé et le sens allégorique en érudit, en géographe, en théologien. Il est peu regrettable, toutefois, que ce travail, interrompu par la mort, soit resté au dix-septième chant de l’enfer, car, moins ignorants qu’on ne ^J’était alors, nous supporterions malaisémenttousles détails que le commentateur croit nécessaires, et, par
l(»!i QUATORZIÈME SIÈCLE,
exemple, qu’à propos d’un vers de Dante il raconte toute l’histoire de Caïn et d’Abel. Il rendit aux bonnes études un dernier service en léguant sa bibliothèque au couvent de San-Spirito, à Florence, à la condition que chacun pourrait prendre copie des manuscrits, même des plus précieux. Digne fin d’une vie consacrée en grande partie aux lettres et à l’érudition.
Ce rare écrivain, semblable à Pétrarque par le dédain du chef-d’œuvre auquel il doit sa gloire, l’est encore par l’éveil qu’il donna partout à l’esprit d’imitation. Boccace passa pour l’inventeur d’un genre où il faisait oublier ses devanciers. C’est lui et non les primitifs conteurs de notre langue d’oïl qu’imitent Ctiaucer et la Fontaine, sans compter qu’il parut assez nouveau pour être traduit en tout pays au quinzième siècle, et même en Fiance, où l’on aurait dû connaître les originaux. En Italie on ne put reproduire de Boccace que scs défauts. Les licencieux détails qu’il avait empruntés à nos trouvères ne suffisent plus; on n’atténue la crudité des mots que pour insister sur les choses, alors même que l’imitateur est homme d’église, comme le dominicain Bandello. C’est déjà trop de le nommer, ainsi que Fortini, conteur siennois. Ceux-là seuls sont dignes de mention qui ont écrit par amour des lettres et que recommande le talent. >
Trois ans après la mort de Boccace parut un recueil de nouvelles gauchement imitées du Décaméron. L’auteur, connu sous le nom de Ser Giovanni de Florence (1380), réunit vingt-cinq jours de suite, dans le parloir^ d’un couvent, une religieuse et le jeune chapelain de la
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SER GIOVANNI, FRANCO SACCHETTI. lO'
sainte maison. Vingt-cinq fois ils s’abordent avec la même cérémonie, se saluent dans les mômes termes, se séparent en se serrant la main, n’ayant cherché, dans ces innocents rendez-vous, que le plaisir de conter et d’entendre des histoires. Elles sont toutes décentes, mais elles n’ont pas moins de monotonie que le cadre ; elles manquent à la fois d’exactitude dans les mœurs ou les caractères et d’imagination dans les incidents inventés.
Ce qui commande l’attention du lecteur, ce sont les chants d’amour quiterminent chaque nouvelle, les grâces correctes du style et quelques traits malicieux coptre l’Église. Néanmoins ce médiocre ouvrage que Ser Giovanni intitula on ne sait trop pourquoi Pecorone (grosse hôte), n’encourut jamais les censure^ de Rome, plus to- t
lérante alors qu’elle ne l’a été depuis.
Franco Sacchetti (1335-1402) n’eut pas davantage à s’en plaindre. Issu d’une noble famille de Florence, podestat de plusieurs villes, chargé de mainte ambassade et si estimé qu’on l'excepta seul de l’interdiction des hauts emplois qui frappait les pères, les fils, les frères des bannis, il débuta dans les lettres .par des poésies aussi faibles (lu’il les croyait passionnées ; malgré l’amour dont il s’y déclare embrasé pour une Laure qu’il n’a pas su rendre célèbre, il fut toujours un bon père do famille et prit femme trois fois.
Ni ses devoirs domestiques ni ceux de ses emplois ne l’empêchèrent non plus d’écrire trois cents nouvelles qui ont fait oublier ses vers. S’il ne reste que deux cent soixante-huit de ces récits, on en peut trouver le nombre suffisant. L’auteur, renonçant à la forme consacrée par
Boccace, ne donne pas de cadre à ses tableaux; il prend directement la parole et la garde, moins pour plaire aux autres que pour se divertir lui-même ; il parait plus occupé de son sujet que de la manière de le présenter. Sacchetti, plus bref, plus naturel, moins licencieux que Boccace, ne rattache point ses nouvelles à un plan unique et médité ; c’est pur hasard s’il s’en rencontre deux qu’on puisse opposer l’une à l’autre, ou même rapprocher. 11 est sec et simple dans le style comme dans la composition, animé pourtant et expressif dans sa négligence agréable ; il connaît et peint son temps, il en retrace les mœurs familières, il en décrit les fêtes, les festins, les jeux, les noces, les habits; il met en scène d’importants personnages, Édouard d’Angleterre, Philippe de Valois, Giotto, Dante, Orcagna, sans exclure les marchands, les ouvriers, les bouffons. Cet heureux mélange des choses et des conditions les plus diverses, celte recherche intelligente du pittoresque et du dramatique, feraient de Sacchetti un des modèles du récitfondé surl’étude de la vie intime, tel qu’on l’entend aujourd’hui, si les anecdoctes avaient plus d’intérêt, les plaisanteries plus de sel, les fripons plus de finesse, les malins plus de malice et de véritable esprit. La manière de Boccace était mieux appropriée à l’époque, sans parler d’une supériorité de style et de langue sensible aux étrangers eux- mêmes, mais que les Italiens seuls peuvent pleinement apprécier.
Faut-il placer après ces écrivains frivoles quelques prosateurs obscurs, peut-être parce qu’ils sont plus graves, auxquels une histoire détaillée de la littérature italienne pourrait à peine donner quelques instants d’atten-
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