PAPES LETTRÉS
flattait plus les souverains que de former et de posséder un recueil d’antiquités, un musée, une collection de manuscrits, bien copiés, enrichis de gracieuses ou brillantes miniatures. Des particuliers donnaient l’exemple : le Panormita vendait ses terres pour acheter un Tite- Live, le Florentin Niccoli se ruinait pour réunir huit cents volumes et en faire le fond d’une bibliothèque, qu’il rendit publique à sa mort. De tels hommes étaient appelés aux plus hautes charges et n’y déployaient pas moins de talents que ceux qu’on a coutume d’y croire prédestinés. L’amour des lettres était un titre pour monter dans la chaire pontificale. Nicolas V, n’étant encore que Thomas de Sarzane, copiait des manuscrits pour Cosme de Médicis. Devenu pape, il en fit copier et tradiiirepour lui-même un grand nombre; il récompensait magnifiquement les érudits qu’il employait. Pour un livre contre la donation de Constantin, Lorenzo Valla, sous Eugène lY, avait pensé perdre la vie : il reçut de Nicolas, pour une traduction de Thucydide, la charge de secrétaire apostolique et cinq cents écus d’or. Ces largesses intelligentes ne font pas oublier le sang des Porcari, si cruellement versé par ce pape, mais elles protègent sa mémoire contre un trop sévère jugement de la postérité.
C’est aussi par les lettres qu’Æneas Sylvius, le célèbre érudit, parvenait à la tiare ; mais il ne les protégea plus, quand il s’appela Pie II, qu’autant qu’elles se faisaient l’instrument de sa politique. Persécuteur quand elles la contrariaient, il condamna par une bulle un des ouvrages de sa jeunesse, mit tous les lettrés contre lui et rné-
rita peut-être que son règne fût appelé « le martyrologe du savoir ». Son exemple, du moins, engagea ses successeurs dans une voie funeste : Paul II persécute et proscrit les savants, incarcère et torture une académie entière, déclare hérétique quiconque en prononcera le nom ; l’avare Sixte IV refuse leur salaire aux professeurs de rUniversité romaine, démolit en partie l’amphithéâtre de Flavius pour bâtir une église, laisse emporterai! gré de chacun bustes, camées, médailles antiques. Calixte III, Innocent VIII, Alexandre VI ne font rien pour les lettres ; Rome est toujours, autant qu’il dépend d’eux, l’ignorante cité du moyen-âge. Ce sont des cours laïques, de simples municipes qui reprennent et suivent la tradition du pape Nicolas, abandonnée par ses courtisans et ses successeurs.
Rien n’égalait la magnificence des villes, si ce n’est la fierté des lettrés : pour six mois d’enseignement public le quinteux Filelfo recevait quatre cent cinquante ducats à Bologne, et se croyait si peu tenu par cette rétribution inusitée qu’il quittait la ville avant le terme de son engagement. Les princes de la maison d’Este, si célèbres dans leur brillante cour de Ferrare, les Gonzague de Mantoue, le dernier des Visconti, ce Philippe-Marie, un des plus odieux tyrans des temps modernes, et le premier des Sforza, ce François, fondateur d’une monarchie toute militaire, attiraient, entretenaient des savants, leur confiaient l’éducation des héritiers de la couronne, se piquaient eux-mêmes d’entendre les anciens, d’écrire dans leur langue, et le faisaient quelquefois avec élégance et pureté. C’était une passion sincère chez Al-