‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 43 sur 169 · PRINCES AMIS DES LETTRES · texte numérisé non relu

PRINCES AMIS DES LETTRES

phonse d’Aragon, roi de Naples, qui avait pris pour armoiries un livre ouvert. Ce prince oubliait, dit-on, pendant qu’on lui faisait de sérieuses lectures, « de' chasser les mouches qui se posaient sur son nez. » Ses soldats savaient bien que pour obtenir des récompenses, ils n’avaient qu’à lui apporter les livres que la victoire et le pillage leur mettaient sous la main, et Cosme de Médicis apaisait ses différends avec ce prince en lui cédant un beau manuscrit.

Ce n’est pas que le chef enrichi de cette famille de \ marchands qui a donné deux reines à la France, mît / moins de prix à ces trésors des lettres; mais il en possédait un si grand nombre, qu’il en pouvait sacrifier quelques-uns au désir de la paix. Le hasard avait placé les Médicis, dont les relations commercialess’étendaient au monde entier, dans une ville où les lettres avaient en quelque sorte élu domicile et qui, du quatorzième au seizième siècle, fournit à l’Italie ses meilleurs écrivains. Ce hasard coûta la liberté à Florence, mais il servit, aux dépens de cette cité infortunée, la cause de la civilisation. Tant de richesses disponibles au moment où la chute de Constantinople mettait tant de manuscrits à vendre, c’était une rencontre d’autant plus heureuse que ces hommes de négoce se plurent à faire, en les achetant, le plus noble emploi de leur argent. A la vanité se joignait chez le vieux Cosme un goût réel pour les plus sérieuses études; il le fit paraître en fondant l’Académie platonicienne qui devait jeter un si vif éclat sous Laurent de Médicis et réunir autour de lui, comme autour de son père, les plus grands esprits, les plus savants

llü QUINZIÈME SIÈCLE.

hommes à qui la féconde Toscane eût donné la naissance ou l’hospitalité.

Bien que l’érudition proprement dite sorte un peu du cadre de cet ouvrage, on donnerait une idée trop incomplète de ce siècle laborieux et confus, si l’on ne disait rien des célèbres érudits qui le remplirent du bruit de leurs travaux et de leurs querelles. Il y en eut deux qui furent comme les maîtres de tous les autres : Jean de Ravenne, disciple ingrat de Pétrarque, est en quelque sorte le premier anneau de la chaîne qui rattache le quinzième siècle à ce grand homme, tandis que le Grec Emmanuel Ghrysoloras propageait en Italie l’usage de sa langue maternelle. Leurs disciples, George de Trébizonde et le cardinal Bessarion, Grecs comme Ghrysoloras, ouvrirent le débat fameux soutenu par leurs compatriotes au sujet de Platon, que préconisait l’esprit moderne, contre Aristote, soutenu par la scolastique vieillissante. Parmi les Italiens mêlés à cette lutte acharnée, il ne faut pas oublier Marsile Ficino, président de l’Académie platonicienne; Pic de la Mirandole, célèbre par sa thèse De Omni re scibili; ce Guarino de Vérone, professeur à Ferrare, si sensible à la perte d’une caisse de livres, qu’il ramenait de Gonstantinople, que ses cheveux blanchirent en une nuit; le Sicilien Aurispa, secrétaire apostolique dont Rome, Florence, Ferrare écoutèrent les leçons et qui ne rapporta pas de ses voyages moins de deux cent trente manuscrits ;' Bruni d’Arezzo, plus connu sous le nom de Léonard Arétin, secrétaire apostolique sous quatre pontifes, et chancelier de la République florentine, dont il écrivit l’histoire ; Poggio Braccio-

LES ÉllUDITS.

liiii, continuateur de cet ouvrage, mais plus célèbre par son recueil du Facéties, et par son humeur belliqueuse ; Francesco Filelfo, plus belliqueux encore, mais que les querelles et les intérêts divers d’une vie agitée n’empêchèrent pas de poursuivre une multitude de travaux; Ambrogio Traversait, général des Camaldules, grand chercheur de manuscrits; Lorenzo Yalla, professeur à Padoue et à Naples, si bien traité à Rome par Nicolas V ; Giovanni Aurispa, Gasparino Barzizza,Gioviano Pontario^ l’aveugle Aurelio Brandolini, Merula, Sabellico, Pomponius Letus, Campano, Giustiniani et une foule d’autres, que nous ne saurions énumérer. Ce n’était pas le moindre de leurs travers, ni en même temps la moindre marque de leur zèle, que la passion exagérée qu’ils portaient dans leurs débats. Ou s’accablait d’injures, tantôt pour quelques erreurs de détail, relevées dans des notes aussi aigres qu’érudites, tantôt sur la grave question de savoir si Lucius et Aruns étaient fils ou petits-fils de Tarquin. Pour moins encore les savants échangeaient les noms d’ivrogne, de bourreau, de monstre, de parricide.

On ne rencontre un peu plus de réserve et de bon, goût que chez les doctes femmes qui furent l’honneur de ce temps. Alessandra, fille de Barlolommeo Scala, et Cecca de Sienne, obtinrent l’admiration de Politien, juge si difficile; Cassandra Fedele, la plus célèbre de toutes, fit preuve d’un rare talent dans l’étude de l’éloquence, de la philosophie, du latin, du grec, de la musique ; Costanza de Yarano prononçait, à quatorze ans, un discours en latin où l’on remarquait les traits naturels d’une inspiration véritable; la fille de Costanza, ma-

riée au duc d’ürbin, paraissait à peine inférieure à sa mère. L’amour de la science régnait parmi les femmes jusque dans les plus hauts rangs de la société italienne. On portail aux nues Domitilla Trivulzio, fille d’un seigneur milanais; Lucrezia Tornabuoni, mère de Laurent de Médicis, cultivait elle-même la poésie, et contribua, sans doute, à donner à son fils le goût des arts libéraux.

Grands et petits, hommes et femmes, ils étaient tous animés de la même ardeur pour les lettres anciennes, du même dédain pour la langue vulgaire. Ils la servirent pourtant sans le vouloir : bon nombre d’entre eux la propagèrent, précisément à cause du peu d’état qu'ils en faisaient. C’est par là qu’ils appartiennent à notre sujet, et ce résultat de leurs efforts est assez singulier pour qu’il soit nécessaire de l’expliquer en peu de mots.

Tant que le latin avait été d’un usage commun, les savants n’avaient nul scrupule de l’employer, non-seulement dans leurs écrits, mais encore dans leurs conversations et jusque dans les usages familiers de la vie. La nécessité de se faire entendre, d’exprimer des idées nouvelles, avait introduit une foule de mots et de constructions barbares qui avaient constitué l’affreux langage de la scolastique. Quand 1e goût reparut, avec Pétrarque, grâce à la découverte et à la lecture plus répandue des manuscrits, le mépris du latin usuel devint général parmi les lettrés. Dire d’un auteur qu’il écrivait comme un moine fut, dès lors, une injure. Quelques-uns, poussant le raffinement à l’excès, ne voulurent plus employer que les mots qu’ils trouvaient dans les modèles classiques ou même exclusivement dans Cicéron. « Lisez-les tous, di-

LES ClCÉltONlENS.

sait Dolel, mais n’imitez que lui. » Louis de Vives, plus absolu encore, appelle Quintilien un pauvre compilateur, et Filelfo l’accuse de n’avoir pas su la langue latine. Bcmbo aurait mieux aimé écrire comme Cicéron que d’étre marquis de Mantoue, et Lazzaro Buonamico que l’être empereur. Poussant à l’excès leur système, ils dataient leurs lettres des calendes et des ides ab urbe condita; ils appelaient la religion persuasio, l’excommunication aqua et igni interdictio.

Mais de cet excès même devait naître le remède. Tandis qu’Érasme, et bien d’autres avec lui, voulaient conserver au latin son caractère de langue universelle en y conservant l’impur alliage de latin scolastique, ceux qui ne voulaient point l’altérer étaient forcés, dans la plupart des circonstances, de s’exprimer en italien. Bernardo Bucellai, par exemple, refusait d’échanger un seul mot en latin avec Érasme qui ne pouvait guère l’entretenir dans une autre langue. Pic de la Mirandole parlait en philosophe quand il déclarait peu raisonnables ceux qui plaçaient le beau dans l’imitation, et Bembo, chef des cicéroniens, lui répondait en rhéteur ; mais la cause de l’avenir était défendue en réalité par ces hommes dont l’enthousiasme rétrospectif prit une forme si puérile, tandis que sous les dehors du progrès, le triomphe de leurs adversaires nous eût ramenés pour quelques siècles peut-être à la barbarie du langage.

Les cicéroniens remirent donc en honneur la langue italienne en un temps où, dégradée par le mélange des dialectes provinciaux, rendue inintelligible par l’emploi d’une foule de mots latins, elle était menacée du même

sort que le français du moyen-âge. L’habitude prise d’écrire avec élégance dans la langue latine, s’imposa d’ellemême quand on employa l’italienne; la négligence qu’on affectait en ce temps-là n’était pas sans agrément. Bientôt on se demanda, dans l’Académie platonicienne des Médicis, si l’idiome vulgaire ne suffisait pas à f*expression de la pensée; Laurent le Magnifique s’appuyait,'* pour soutenir cette opinion, sur les chefs-d’œuvre du siècle précédent. Alors on commença de les juger autrement et de les goûter mieux. Comme on ne pouvait plus admirer le style dans les œuvres latines de Dante, de Pétrarque, de Boccace, il fallut donner plus d’attention au reste de leurs écrits, moins par enthousiasme que par une sorte de patriotique nécessité. Heureux les Italiens, s’ils n’eussent porté dans cette nouvelle élude la méthode d’imitation étroite et servile qui n’était sans inconvénient qu’à l’égard des anciens! Ils n’auraient pas fait de la langue de leurs classiques comme une troisième langue morte oû l’on ne devait rien changer, ils n’auraient pas creusé entre l’italien des doctes et celui du grand nombre cet abîme profond qui a été si longtemps un obstacle à runité de leur pays!

Cette erreur séculaire contribuait encore à dégrader les lettres et surtout l’éloquence, par la nécessité, pour les orateurs, d’être entendus de la foule. L’éloquence chrétienne, qui aurait dû l’initier à une élocution élégante et correcte, devint triviale et n’imagina, pour se relever, que de prodiguer les expressions et les tours scolastiques, de faire un bizarre mélange des citations sacrées et des profanes. Le goût était chose inconnue aux

Page 1