‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 46 sur 169 · LAURENT DE MÉDICIS POÈTE · texte numérisé non relu

LAURENT DE MÉDICIS POÈTE

tonicienne à ce sujet ; dans la Nencia de Barberino, amoureuse lamentation qu’adresse un autre paysan à sa belle, et où l’on retrouve ce parler (oscan qui paraît toujours d’une saveur exquise aux Italiens délicats ; enfin, dans les Beoni ou buveurs, satire ingénieuse de l’ivrognerie, parodie piquante de la mise en scène que Dante avait illustrée, vivants portraits de curés amis de la dive bouteille , images fidèles qui rappelaient aux lecteurs du temps des originaux bien connus. Cet agréable ouvrage n’est point terminé, preuve du peu de prix qu’y metlait Laurent de Médicis : les occupations multiples de sa vie le détournaient d’ailleurs de compléter ou de corriger ses écrits, et il avait, de bonne heure, contracté l’habitude de subordonner les préférences de son esprit aux convenances de sa position.

Ces convenances, il est vrai, n’étaient pas alors fort exigeantes, comme on peut le voir par les Chants du carnaval [canti carnascialeschi), qu’il composait pour cette joyeuse période de l’année. Il faut le juger sur ces courts poèmes : il y est poète original, sans être toutefois un grand poète. Il y met une grâce facile, une élégance spirituelle, dégagée de prétentions, moins de licence qu’on n’en trouve dans les chansons basses et grossières qu’il voulait remplacer. Les qualités plus élevées de ses autres poèmes, il les avait empruntées de ses modèles. Ici, il n’en a point : créateur d’un genre qu’on a imité jusqu’au milieu du siècle suivant, il ne fut ni surpassé ni même égalé. Les inepties religieuses que Savonarole et Benivieni substituèrent dans leurs auto-da-fé théocratiques aux chansons de carnaval d’un tyran qui dissimulait

adroitement sa tyrannie, ne pouvaient faire oublier ces fêtes de l’esprit dont il charmait un peuple frivole et tout ensemble ingénieux.

Il est remarquable que les admirateurs de Laurent de Médicis mettent au-dessus de lui, comme poète en langue vulgaire, Angelo Poliziaiio (1454-1494), dont on ne possède, en ce genre, qu’un poème incomplet, composé à l’âge de vingt ans. Estimable pour l’art de raconter et de peindre, pour l’harmonie et la chaleur, cet ouvi'age est loin cependant d’être un chef-d’œuvre, et la juste préférence qu’on lui donne montre assez que Laurent n’est à sa place, en qualité de poète, qu’au second ou, au troisième rang. Ces stances de Politien ont pour sujet le tournoi célèbre où les deux Médicis furent vainqueurs. Le triomphe de Laurent avait eu pour chantre Luca Pulci, dont les flatteries avaient avancé la fortune. Politien, qui voulait faire la sienne, imagina de célébrer les exploits de Julien ; mais trop familier avec l’épopée antique, il ne sut pas se tenir dans les limites naturelles d’un si maigre sujet : le tournoi n’en est plus qu’un épisode, ou plutôt que le couronnement. Les douze cents vers qui nous restent de ce poème sont l’histoire inutile d’une chasse de Julien et ne conduisent qu’aux apprêts du combat. Peu satisfait de lui-même, quoiqu’on le louât d’avoir perfectionné l’octave de Boccace, créé le style épique, rendu à la langue des vers l’éclat et la force qu’elle avait perdus, ou plutôt uniquement désireux de capter la faveur des Médicis, Politien s’arrêta dès qu’il l’eut obtenue, et se tourna presque entièrement vers les travaux de l’érudition. Déjà il y excel-

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