‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 48 sur 169 · LES RAPPRESENTAZIONI · texte numérisé non relu

LES RAPPRESENTAZIONI

provisalions. C’était un spectacle de ce genre qu’on donnait surl’Arno, à Florence, en 1304, quand le pont de bois s’écroula sous le poids des spectateurs. Quelquefois le sujet était profane, par exemple la Rappresentazione . di Stella, dont M. Giudici juge le plan digne d’être revêtu de la poésie de Shakspeare, et la Rappresentazione di Riagio contadino, qui commence comme une farce et finit comme une tragédie.

Ce mélange du comique et du tragique, l’impossibilité de toute comparaison prochaine et le besoin de spectacles, les illusions de la scène, que paraient Ghiberti, Brunelleschi, Donatello, où la musique soutenait la parole, où montaient comme acteurs les jeunes Médicis, expliquent comment un peuple enthousiaste de Dante prit plaisir à ces œuvres primitives qui manquaient de naïveté presque autant que d’art et de génie. La vogue de ce genre populaire cessa quand se fut propagé le goût des anciens. 11 ne supprima rien de bon, mais il empêcha peut-être le bon de naître : dans les pays où domina le moins l’esprit de la renaissance, en Espagne et en Angleterre, il n’y eut pas de rupture violente, au théâtre, entre le moyen-âge et les temps modernes. Lope de Vega et Shakspeare, par le mélange du grotesque et du sublime, continuent à certains égards et en s’affitmchissant des sujets religieux, les obscurs auteurs des mystères. On vit à Rome, sur un théâtre que le cardinal Riario avait élevé dans sa maison, Pomponius Letus faire représenter les comédies de Piaule et de Térence, et Hercule à Ferrare, l’Amphitryon, traduit, il est vrai, en tierce rime par Pandolfo Colle-

nuccio. Les auteurs mêmes qui avaient le plus de penchant vers le langage moderne, n’osaient plus écrire pour le théâtre qu’en latin : Leone Battista Âlberti publia, sous le nom de Lepidus, une comédie qui passa pour un monument de la meilleure époque chez les Romains.

V Orphée de Politien n’est donc pas le début de la muse tragique en Italie. 11 a ses origines dans les Rappresenlazioni, auxquelles il se rattache parla conception et le plan, par l’incohérence de l’exécution, par la division du théâtre en deux parties, pour figurer la terre et les enfers, tandis qu’il s’inspire du théâtre ancien par la pureté toute nouvelle du langage. Œuvre composite, \ Orphée a, dans l’histoire de l’art, peu d’importance : Politien l’avait improvisé en deux jours, sans division de scènes ni d’actes, pour célébrer à Mantoue l’entrée du cardinal Gonzague, en l’honneur de qui Orphée venait sur la scène réciter, au son de la guitare, une ode saphique, des vers d’Ovide et de Claudien. Plus tard, Politien divisa sa pièce en cinq actes, l’orna de chœurs, la termina par une catastrophe tragique, mais sans varier les tableaux, sans s’atfranchir des formes de l’églogue, trop souvent confondues avec celles du drame, par amour de Virgile et par erreur de goût. Un court dialogue apprend aux spectateurs les événements qui se sont accomplis d’un acte à l’autre, et conduit invariablement à une ode lyrique, qui semble être le morceau capital. Si grand que fût déjà le progrès des connaissances, il ne l’était pas encore assez pour qu’oii distinguât le dialogue dramatique du dialogue bucolique. On s’en tenait d’ail-

L’ORPHÉE DE POLITIEN. — L’ÉPOPÉE CHEVALERESOL'E. 133 leurs, dans l’imitation, aux Latins, faute de bien entendre les Grecs, et si l’on savait préférer Cicéron, comme écrivain, à Sénèque, on ne voyait ni ce qui manquait au théâtre de ce dernier, ni ce qu’il y avait de trop. C’est pourquoi au quinzième siècle la scène est déparée, en Italie, par des fadeurs pastorales ou par des déclamations ampoulées, tantôt imitées, tantôt traduites, mais toujours sans action.

Si quelque rayon de gloire poétique est descendu sur ce siècle pédant, c’est à l’épopée chevaleresque qu’il en est redevable. La postérité aurait placé bien haut dans son estime les ouvrages de ce genre qui parurent alors, * s’ils n’avaient été refaits au siècle suivant et singulièrement dépassés.

A l’origine de l’épopée chevaleresque, si féconde et si brillante au moyen-âge, nous retrouvons la France. L’Italie n’a marché qu’assez tard sur les traces de nos inépuisables conteurs ; mais elle leur a tout pris, jusqu’au nom de cette sorte de poème. « Nous avons des romans, dit Henri Estienne, qui pourvoient estre les bisayeulx, voire trisayeulx du plus ancien auteur qu’ils ayent. » Les Italiens eux-mêmes, si jaloux de leur primauté, se reconnaissent ici nos tributaires. Dans ce traité de l'Éloquence vulgaire où les langues provençale, française, italienne se disputent le premier rang, un des arguments de la France est que tous les romans de chevalerie répandus en Europe appartiennent à la France, aveu que la vérité seule pouvait arracher à Dante, si irrité contre les Italiens qui préféraient une langue étrangère à celle de leur pays.

13i QUINZIÈME SIÈCLE.

Des deux sources où puisèrent tant de conteurs français, le cycle d’Ârthur ou de la Table ronde, et le cycle de Charlemagne, l’un était trop exclusivement anglais ou plutôt breton dans ses origines, pour tenter les Italiens; mais l’autre louchait d’assez près à leur histoire nationale, pour qu’ils crussent prendre leur bien quand ils prenaient le nôtre. Pour eux Charlemagne était un libérateur. Peu versés dans leur histoire, ils jugeaient par leurs sentiments, déjà portés vers l’indépendance, de ceux de leurs pères, qui n’avaient pas, au neuvième siècle, celte moderne horreur de l’étranger. On oubliait • que le grand empereur, étranger lui-même, avait laissé aux seigneurs lombards toutes leurs dignités; on l’aimait résidant au loin, et par conséquent peu redoutable ; on le voyait par les yeux de l’Église, qui béaüGait en lui son bienfaiteur pour donner à d’autres princes le désir de l’imiter. Enfin, le cycle d’Arthur se distinguait surtout par l’esprit chevaleresque, qui remplaçait, dans les pays du nord, la civilisation absente, par les amours élhérées et platoniques dont les rudes barons charmaient leurs veillées. L’Italie, moins barbare, plus positive et plus sensuelle, devait préférer l’épopée carolingienne, dont le caractère, fort peu chevaleresque, était entièrement féodal et guerrier.

Un ouvrage intitulé I Reali di Franza paraît être en Italie le plus ancien développement des faits primitifs dont se compose cette légende princière, et comme il est écrit en prose, on ne peut le supposer antérieur à la seconde moitié du quatorzième siècle. Ce vieux roman est comme une sorte d’histoire généalogique de la mai-

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