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PREMIÈRES ÉPOPÉES CHEVALERESQUES

son royale de France, depuis un fils de Constantin, nommé Fiovio, qui aurait régné sur les Gaules, jusqu’à Charlemagne et à Roland son neveu, héros de tant d’aventures. L’histoire fabuleuse de la jeunesse de Charlemagne remplit toute la seconde partie de l’ouvrage et le distingue de fous les romans italiens ou français, car en ce temps où les esprits étaient encore tournés vers les croisades, les conteurs développaient surtout la « croi^ sade » de Charlemape contre les Sarrasins.

C’est des Realidi Franza que s’inspira l’auteur inconnu du premier roman en vers qu’ait eu Tltalie sur le cycle carolingien. Buovo ctÂntona^ tel est le nom du poème et du héros, est parent de Charlemagne, mais appartient à la branche ainée; il est le bisaïeul deMilon d’Anglante, qui fut père de Roland. Rien de plus terrible, par le dessein, que ce récit où les principaux personnages forment une famille d’Atrides, mais aussi rien de plus faible par l’exécution. Les vers, quoique postérieurs à ceux de Boccace, ne sauraient leur être comparés.

Il n’y a pas d’autre ouvrage qui remonte aux ancêtres de Charlemagne : partout ailleurs il ne s’agit que de ce prince et de ses descendants. Les Reali di Pranza, euxmêmes, semblent abandonnés pour la prétendue chronique de Turpin, autorité commode que tous les auteurs chargeront désormais des extravagances nées dans leur cerveau. C’est de Turpin que relève la Spagna, dont le sujet, comme le livre l’indique, est l’expédition de Charlemagne contre les Sarrasins, au delà des Pyrénées, et l’héroïque défaite de Roncevaux. A ces faits importants s’ajoutent des épisodes considérables qui entraînent

Roland , brouillé avec son oncle, j usque dans les paysorieataux. Un troisième roman, la Regina Ancrojoy n’est point supérieur aux deux autres. C’est beaucoup de cinquante mille vers pour raconter les aventures de cette reine sarrasine et les guerres qu’elle soutient contre Roland et Renaud. Dans ce flot de paroles, la curiosité n’est guère excitée que par une explication bizarre des mystères chrétiens. Pour les rendre intelligibles, Roland imagine des comparaisons physiques, si peu goûtées de la reine que, sollicitée d’y croire, elle préfère mourir de la main d’un ennemi.

La poétique de ces trois poèmes, par lesquels il est permis de juger tous les autres du même temps, peut être caractérisée en peu de mots. Comme les auteurs vont, à l’exemple de nos troubadours et de nos trouvères, chanter leurs récits informes de château en château et de ville en ville, ils se mettent souvent en scène, ainsi que leurs auditeurs; ils flattent, au début de chaque chant, les sentiments religieux par une invocation à Dieu ou à la Vierge ; ils sollicitent, à la fin, une générosité toujours prête. Comme ils ne peuvent débiter d’une haleine des œuvres si étendues et qu’ils ont intérêt à prolonger leur séjour dans les manoirs, ils se résument en terminant chaque partie; ils rappellent, au commencement de la suivante, les événements déjà racontés. Comme ils veulent être populaires et que leur esprit est peu cultivé, ils ont une conception aride, soutenue par mille emprunts aux chroniques, une diction nue, grossière, prosaïque, pleine de gallicismes, une versification monotone et bizarre. Comme la chevalerie est en honneur

POÉTIQUE DE L’ÉPOPÉE CHEVALERESQUE. 137 dans leurs modèles français, ils multiplient les chevaliers pourfendeurs, capables de déraciner des arbres, de lancer des rochers, de fendre d’un coup d’épée l’homme et le cheval à la fois, véritables héros antiques, s’ils n’étaient rajeunis par la courtoisie et la dévotion. Comme il faut éveiller, soutenir l’attention, ils ne négligent ni les détails licencieux, ni l’escorte obligée de personnages toujours les mêmes autour de Charlemagne : on se plaisait à retrouver dans chaque roman des figures devenues familières, qu’on aimait ou qu’on haïssait. Comme le sujet, si vaste qu’il soit, ne saurait fournir matière à tous les développements d’un récit qui n’a pas besoin de finir, ils se perdent en de nombreux épisodes, en d’interminables digressions. Enfin, comme le merveilleux plait au plus grand nombre, ils ont une mythologie moitié païenne, moitié chrétienne, où les anges, les génies, les démons, les fées, les magiciens, les serpents, les dragons se rencontrent avec Polyphème, Cacus, Circé, Calypso, Médée, les Titans, les héros invulnérables, les monstres des Hespérides et de la Toison d’or, dans un pêle-mêle qui trahit le fatras d’une érudition indigeste et montre à quel point est identique la marche des peuples jeunes dans le domaine de l’imagination.

Telle était la littérature romanesque en Italie, lorsque, à la cour des Médicis, et pour céder aux instances de Lucrezia Tornabuoni, Luigi Pulci entreprit de réformer l’épopée carolingienne, sans en altérer les traits principaux (1431-147..). Il avait deux frères, écrivains comme lui, mais moins heureusement doués. L’un, Bernardo, composait des poésies pastorales, l’autre, Luca,

outre ses Stances sur le tournoi des Médicis, avait rois au jour le Driadeo dAmore, sorte d’épopée fatigante par l’excès des descriptions et des fictions accessoires, et le Ciriffo CalvaneOy conception erobrouillée, mais qui annonce de loin celle du troisième Pulci. Ce dernier docile, pour le choix de ses lectures, aux conseils de Poli- . tien, suivit ses devanciers avec indépendance; il composa son ouvrage de pièces et de morceaux qu’il lisait dans la société brillante du palais Médicis, comptant bien les relier plus tard par des transitions développées. Le temps lui ayant manqué, son œuvre incomplète nous parait irrégulière et capricieuse. C’est à dessein que ce chanoine de cinquante ans l’a faite licencieuse, quoiquMl commence ses chants par des poésies d’église, le Gloria in excelsis^ le Magnificat^ le Te Deiim, Ces libertés et ces contrastes n’excluaient point le sérieux d’un poème au moyen-âge ; mais à la cour polie de Florence, un clerc nourri des anciens ne pouvait qu’en plaisantant raconter tant de folles aventures. Les Italiens ne les lisaient que pour en rire, et l’usage ne régnait pas encore d’écrire en langue vulgaire des vers dont l’auteur mît quelque prix à son sujet. Suivant M. Quinet, si l’on hésite au sujet de Pulci, c’est qu’il hésitait lui-même, c’est qu’il n’était pas bien sûr que ce qu’il raillait n’existât pas. Mais on ne doutait pas à la cour des Médicis ; on niait résolûment les croyances chrétiennes. Tout porte donc à croire que Pulci, familier de Laurent le Magnifique, avait le dessein de plaisanter, et la lecture de son curieux ouvrage ne peut que nous confirmer dans cette opinion. « C’est se moquer des gens, dit Ginguené, que

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