‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 50 sur 169 · LE MORGANTE MAGGIORE DE PULCI · texte numérisé non relu

LE MORGANTE MAGGIORE DE PULCI

de disserter gravement, comme on l’a fait, pour savoir si le Morgante est un poëme sérieux ou un poème comique. Le livre est dans les mains de tout le monde, il n’y a qu’à le lire au premier endroit venu. »

Le titre même est, à cet égard, une indication suffisante. Morgante maggiore est une sorte de Sancho Pança, ou plutôt de Gargantua, géant et bravache, glouton, ivrogne, turbulent, fourbe, fripon, mais bon diable au demeurant, cœur dévoué, néophyte enthousiaste, enfin, dès qu’il s’est laissé convertir par Roland, dont il devient le lieutenant, l’esclave, le bouifon. Si Pulci n’avait voulu rire, il n’eùt pas donné le nom de ce grotesque comparse à un récit dont le sujet n’est autre que la fanjeuse « croisade » de Charlemagne contre les Sarrasins, et où les luttes de Roland avec Ganelon pouvaient exciter un sérieux intérêt. Mais quel moyen de s’arrêter aux choses graves, quand on voit dans une série d’épisodes décousus Roland et Morgante, de compagnie, courir le monde, l’un à cheval, comme il convient à son rang, l’autre à pied, parce qu’il ne trouve pas de cheval à sa taille, et l’écuyer bouffon, mort ridiculement de la morsure d’un crabe, s’élever, pleuré par Roland et Renaud, jusqu’au séjour des anges? Margutte, un autre géant, ne croit pas à Jésus-Christ plus qu’à Mahomet, ni au noir plus qu’au bleu; il croit au beurre, à la bière, au bon vin, le vrai /xzfer est pour lui une tranche de foie grillé ; il meurt enfin d’un éclat de rire pour avoir vu un singe lui prendre ses bottes, et les mettre avec force grimaces et contorsions. Comment donc contester à Pulci le plaisant projet de mieux faire sentir par l’exa-

gération les extravagances de scs prédécesseurs, et l’heureuse inspiration qui fait de lui-méme,à certains égards, le prédécesseur de Cervantes? Si Pulci débute par des paroles saintes ou consacrées, c’est pour se conformer à la mode, et non parce qu’il avait, comme Sismondi le lui reproche, un esprit monacal : d’audacieuses caricatures compensent la pieuse monotonie des exordes ; elles devaient plaire à la finesse toute païenne des Médicis et de leurs amis. Pulci pensait comme eux sur les choses de la religion : dans des sonnets bientôt condamnés par l’inquisition, il s’était moqué de tout ce qu’on disait de l’àme, depuis Platon etÀristote; il la comparait à des confitures qu’on enveloppait dans du pain blanc tout chaud ou à une carbonnade placée dans un pain fendu en deux. Il raillait ces moines qui promettent pour la vie future des becs-figues, des ortolans tout plumés. C’est fort tard qu’il s’avisa de racheter ses fautes par une confession à la Vierge. « Confession très-orthodoxe, dit Ginguené, mais qui pouvait le brouiller avec tous les amis des vers. »

Il ne s’affranchit du grotesque, il ne s’émeut, il ne devient pathétique et véritablement poète que dans ses derniers chants, où les événements sont graves, quand il raconte, par exemple, l’héroïque lutte de Roncevaux. Mais là comme ailleurs il parait ignorer les règles, il ne lient compte ni des temps, ni des lieux, ni des distances, il parodie les formes emphatiques des orateurs, il abuse de ces proverbes toscans aussi contraires au style de l’épopée qu’aimés des philologues. On lui a refusé toute originalité. « Il met à contribution, dit Ranke, le chevalier au lion, les quatre fils Aymon, la chanson de Ron-

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