FORMATION DE LA LANGUE
La langue, dans tous les pays de l’Europe latine, ne subissait pas de moins rudes épreuves. Les barbares, établis au cœur de l’Italie, essayèrent bien d’en parler le magnifique idiome ; mais, le trouvant déjà corrompu par les indigènes, ils répétaient mal les mots, comme ils les entendaient ; ils les coupaient sur la syllabe accentuée, supprimaient les désinences, les remplaçaient par des prépositions, multipliaient les particules, introduisaient des termes qui manquaient au latin, pour désigner leurs armes, leurs usages, leurs institutions, adaptaient des terminaisons latines à des radicaux barbares, parlaient enfin un langage informe et composite que la nécessité des relations sociales imposa bientôt aux Italiens, même au petit nombre des lettrés. Ainsi naquit le roman rustique, dont le premier texte connu est le serment fameux de Charles le Chauve et de Louis le Germanique (842). C’est l’heure où le latin et les patois, si longtemps confondus, commencent à se séparer. Sous les Carolingiens, les rares personnages qui savent quelque chose sentent combien le latin des manuscrits diffère de la langue parlée et font effort pour respecter les lois oubliées de la grammaire. Mais déjà se faisait jour le génie analytique des peuples modernes. L’inversion était partout repoussée, et le mauvais langage des populations grossières demeurant contagieux, « le latin du jardinier, dit M. Yillemain, se trouvait souvent sous la plume du notaire. » C’est parce que l’Italie avait mieux résisté que les autres nations à la barbarie de ces siècles ténébreux, qu’elle fut la dernière à dégager du roman rustique un idiome nouveau. Les restes du latin, moins corrompu qu’ail-
OKIGINES.
leurs, suftisaient encore, dans ce pays, aux relations humaines ; ils ne formaient pas une langue, mais ils en tenaient lieu. Pour qu’il en parût une nouvelle, il aurait fallu un nombre suflisant d’écrivains attentifs à choisir des termes et à fixer des constructions. Or les troubles incessants qui traversaient alors la vie publique, favorables au progrès général de l’intelligenee, ne l’étaient pas en particulier à ce patient travail. L’Italie, déjà privée d’unité, comme elle l’a été, pour son malheur, durant tant de siècles, voyait les Lombards, établis au nord de la péninsule, y propager les mœurs des races germaines; au centre la domination du Saint-Siège avait conservé, dans une certaine mesure, l’esprit de l’ancienne Rome ; au sud se continuaient les tendances de la civilisation grecque, modifiée par les Sarrasins de Sicile, avec qui les habitants de ces belles provinces entretenaient des rapports journaliers. Les institutions politiques ne différaient pas moins que les mœurs : tandis qu’en Fi ance s’étendait partout l’organisation féodale, au pied des Alpes les Lombards étaient gouvernés par leurs ducs et leurs comtes; l’Italie centrale obéissait à des dignitaires ecclésiastiques ; plusieurs villes. Gènes, Venise, Amalfi, Gaëte, étaient assez heureuses pour n’avoir pas de maîtres et assez fières pour n’en point vouloir.
C’est seulement vers la fin du douzième siècle que le divorce parait manifeste entre le parler populaire et celui des savants. L’évèque de Padoue se voyait réduit à expliquer en dialecte vulgaire une homélie que le patriarche d’Âquilée venait de prononcei- en latin. Quand on eut cessé de comprendre cette noble langue, ceux qui
PROSPÉRITÉ DE L’iTALlE. 3
la parlaient n’eurent plus à l’altérer pour se rendre intelligibles, et la substitution du papier an parchemin vint permettre fort à propos de reproduire et de répandre en plus grand nombre les meilleurs écrits de l’antiquité. L’art de la chronique, jusqu’alors si grossier, l’enseignement public de la grammaire, du droit, de la médecine, les disputes de la scolastique prirent un développement tout nouveau, et jusque dans les beaux-arts l’Italie surpassa bientôt toutes les autres nations. Bologne et Irnérius, Salerne et ses archevêques médecins, Saint-Marc do Venise, la cathédrale et le baptistère de Pise témoignent de l’activité qui dévorait l’Italie et des progrès qu’en peu de temps elle avait accomplis. Sa gloire était grande par le mouvement de sa vie politique, par le bruit de son nom et l’autorité de ses exemples, par le commerce et même par l’industrie. Telle était alors sinon la prospérité, au moins la puissance matérielle et morale des Italiens, qu’aucun peuple, suivant Macaulay, qui excepte pourtant l’Angleterre, n’a pu, depuis, les égaler.
Mais non loin de cette brillante contrée se produisait un mouvement littéraire qui serait sans pareil s’il en fallait considérer l’éclat passager plutôt que l’avenir. La Provence était sous le charme des troubadours. Non contents de prolonger l’écho de leurs chants jusque dans les fertiles plaines de la Lombardie, ils y venaient euxmêmes, d’abord pour chercher la gloire, plus tard pour fuir la persécution. On les voyait dans toutes les cours de l’Italie du nord, chez les seigneurs de Montferrat, d’Este, de Vérone. La langue de ces chanteurs, plus ar-
TllElZIÉME SIÈCLE.
rêtée que celle des Italiens, s’en rapprocliail trop néanmoins pour que ceux-ci ne fussent pas très-sensibles à l’harmonie des vers, à l’éclat des images. L’expression d’un sentiment fin, d’une passion capricieuse, devait éveiller l’imagination mobile et vive d'un Folclietto de Gênes, d’un Nicoletto de Turin, d’un Sordello de Mantoue, d’un Giorgi de Venise, et d’autres encore qui furent comptés eux-mêmes au nombre des troubadours. A ces maîtres étrangers ils empruntèrent, outre la forme de leurs poésies, ce tour de galanterie, ce luxe de descriptions, de comparaisons et d’images, ce mélange d’ardeur sensuelle et de dévotion, ces peintures à la fois monotones et variées, passionnées et subtiles que n’eussent jamais imaginées les classiques anciens, dont les critiques italiens confessentl’origine provençale, et dont les poètes les plus illustres, à commencer par Dante et par Pétrarque, avouent qu’ils se sont inspirés.
Plus loin, c’était la France féodale de la langue d’oïl, objet de curiosité et peut-être d’envie pour les nations voisines. Le premier pays qui, dans la confusion du moyen âge, avait donné le spectacle d’un repos relatif sous un prince intelligent et saint, devait paraître comme une sorte de terre promise. On y venait de tous les coins de l’Europe, les uns pour enseigner, les autres pour étudier. Dans ces écoles françaises où Roger Bacon, Albert le Grand et Chaucer se faisaient un nom, l’Itaüe envoyait ses meilleurs maîtres, Lanfranc, Anselme de Canterbury, Pierre Lombard, et, plus tard, Arlotto de Prato, saint Bonaventure, saint Thomas d’Aquin. Combien de leurs compatriotes, célèbres à leur tour, ces grands es-
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