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LES TROUBADOL’RS ET LA FRANCE

prits, ces savants hommes n’ont-ils pas eus pour disciples pendant deux siècles ! Âu milieu du onzième, autour d’Anselme de Canterbury se groupaient Odoric et Anselme de Pustella, qui furent tous les deux archevêques de Milan, le prêtre Landulfe, historien de celte ville, Lotulfe de Novare, Jean, évêque de Tusculum. On peut négliger une foule de théologiens obscurs, qu’énumère Tiraboschi; mais comment passer sous silence Égidius Colonna, précepteur de Philippe le Bel, Brunetto Lalini, Giano délia Bella, Dante, Villani, Pétrarque, Boccace, qui vécurent tous plus ou moins longtemps à Paris? 11 semble, à entendre les défenseurs de la suprématie italienne, que l’Italie et la France se fussent partagé le domaine des hautes études ; qu’à Bologne et à Padoue fût réservé le droit civil et le droit canonique, tandis que Paris enseignait la théologie. C’est oublier l’attrait que devait exercer sur les Italiens, encore privés de langue nationale et de littérature, une langue déjà formée, soumise à des règles fixes, employée dans les actes publics, et une littérature déjà célèbre, sinon par de véritables chefs-d’œuvre, au moins par des ouvrages qui devaient paraître tels aux contemporains. A tout autre idiome étranger, même au grec ou à l’arabe, qu’on parlait sur leur sol, les Italiens préférèrent longtemps le français. Plusieurs d’entre eux, au treizième et au quatorzième siècle, l’employèrent dans leurs écrits. Après Rustichello de Pise, Sordello, Guillaume, dominicain de Florence, qui le tirent sans donner les motifs de leur choix, Brunetto Latini déclare que s’il publie en français son Trésor, sorte d’encyclopédie dans le goût du

temps, c’est « pour chou que la parleure en est plus délitable et plus commune à toutes gens, » et Martino de Canale rédige sa Chronique de Venise dans la même langue, « parce qu’elle cort parmi le monde et est la plus délitable à lire et à oïr que nulle autre. » L’Italie rempruntait donc pour écrire en prose. Plus tard elle imitera nos trouvères dans les différents cycles de la poésie chevaleresque ; mais les troubadours, plus voisins des frontières de ce peuple et moins étrangers à son génie, furent ses premiers modèles. La nécessité de rendre intelligibles aux femmes les chants d'amour qui leur étaient adressés fit sentir aux poètes le besoin d’une langue vulgaire : les troubadours en fournirent plusieurs éléments, et contribuèrent encore à la naissance de la littérature italienne, quoique d’une manière plus accidentelle, en affluant à la cour hospitalière cl lettrée de Frédéric II.

» Ce fils de l’empereur Ilenri VI n’avait obtenu la couronne de Sicile qu’en renonçant à l’Empire, et, pour monter plus tard sur le trône impérial, il avait dù prendre l’engagement d’abandonner son premier royaume à son héritier. Cette promesse qu’avait exigée Innocent III, le nouvel empereur n’eut garde de la tenir, et il réalisa ainsi le rêve ambitieux de Barberousse, son aïeul. Frédéric II n’était Allemand que de nom : il chérissait ritalie où il avait pris naissance d’une mère italienne, et dont il parlait la langue de préférence à toutes les autres de l’Europe, quoiqu’il les sût également. Il vivait, d’ordinaire, dans les provinces méridionales de ses États, surtout dans celle brillante cour de Palermc où il n’avait

FRÉDÉÎIIG II.

à craindre de ses ennemis que leurs invectives et leurs

calomnies. 11 suffisait de son différend avec le Saint- Siège pour que l’histoire de ce temps, écrite par des guelfes et des clercs, ne se montrât point juste pour un prince qui osait s’avouer incrédule. On l’avait vu en Palestine, où il n’était allé qu’avec répugnance, vivre en parfait accord avec le chef des infidèles, et tourner ouvertement en dérision les croyances chrétiennes ; on le savait uni d’amitié au cardinal Ubaldini, qui professait le matérialisme, on le disait entouré de mécréants, tels que Michel Scot et Pierre des Yignes, d’Arabes, de juifs, d’eunuques, d’astrologues avec leurs longues robes et leurs grandes barbes, et l’imagination publique lui attribuait ce livre fameux des Trois imposteurs dont elle supposait l’existence, et qu’en tout cas il n’avait point composé.

Cette indépendance d’esprit, en un temps de loi sans limites, fait assez voir que Frédéric II n’était pas un monarque vulgaire : nous en avons l’aveu de la plume même de ses ennemis. « S’il avait aimé Dieu, l’Église et son âme, dit l’historien Salimbene, peu d’hommes dans l’Empire auraient pu lui être égalés. » C’est peu dire ; il était le premier par le génie comme par le rang. Si ses mœurs furent licencieuses, celles des personnages les plus orthodoxes ne l’étaient pas moins. S’il rêva d’étendre sa domination sur toute l’Italie, Dante voyait le salut de son pays dans ce grand dessein et ne place aux enfers le prince qui l’avait conçu que par l’impossibilité de mettre ailleurs un hérétique, un incrédule. Tout ce , qu’on allègue contre Frédéric II ne lui peut ôter le mé-

rite d’avoir aimé et protégé les lettres en un temps où tout le monde encore les dédaignait. Dans sa trilingue Palerme, où se mêlaient, comme en une tour de Babel, les trois langues de trois races différentes, celle des Normands, chez qui, suivant une vieille chronique, les enfants mômes étaient orateurs ou rhéteurs, celle des Arabes, qui avaient l’instinct de la civilisation et des choses de l’esprit, enfin celle des Siciliens ignorants, il attirait les savants, les poètes, et s’inquiétait peu de la diversité des croyances chez ceux de ses sujets qu’il voyait prêts à seconder ses vues civilisatrices. « On ne comprendra jamais, dit M. Renan, tout ce qu’il y eut de colère dans le cœur de cet homme, quand, de son palais de Capoue, entouré des merveilles qu’il avait créées, il voyait son œuvre arrêtée à quelques lieues de là, par un évêque et des moines mendiants. Il pouvait dire, comme Philippe- Auguste : Heureux Saladin, qui n’avait point de pape ! » Partout où l’on écoulait sa voix, il développait les études : à Vienne, à Bologne, à Padoue, à Salerne, à Naples il fondait ou soutenait les universités ; à Palerme,

11 créait une académie poétique et tenait à honneur d’y être admis. 11 faisait traduire Aristote, Galien, Ptolémée ; il recherchait les troubadours, que son goût, en avance sur celui du siècle, ne confondait pas avec ces misérables jongleurs dont la tâche était, pour amuser et vivre, de plaisanter grossièrement sur leurs femmes, sur leurs enfants, sur eux-mêmes, sur tout le monde. Tandis qu’il chassait les uns, il encourageait et récompensait les autres, contribuait à la création de la langue, à la naissance de la poésie. Sous son règne et autour de lui.

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