LE ROLAND AMOUREUX DE BOJARDO
d’importaDce qu’un jour, dans une partie de chasse, le nom de Rodomont lui étant venu à l’esprit, il retourna au galop chez lui, fit sonner les cloches et tirer le canon, « en l’honneur de ce saint que ses paysans ne connaissaient pas » .
C’est à de tels signes qu’on reconnaît la passion d’un inventeur pour son œuvre. Bojardo en lut les divers chants, durant les dernières années de sa vie, à la société brillante qu’il réunissait dans son château, et peut-être est-ce pour plaire à ses mondains auditeurs qu’il supprima les invocations religieuseset d’autres formes monotones; mais il faut certainement faire honneur à son caractère de la décence qu’il observe, quoiqu’elle pût nuire au succès plutôt qu’y contribuer : rien n’est plus surprenant de la part d’un homme qui passait sa vie dans les cours galantes ou dans les camps.
Ce mérite, mieux apprécié des modernes qu’il ne le fut des contemporains, n’a pas augmenté parmi nous le nombre des personnes qui lisent encore le Roland amoureux. S’il est négligé aujourd’hui, ce n’est pas parce que l’aveugle médiocrité d’un certain Agostini a osé le continuer en un temps où déjà paraissait le Roland furieux; c’est plutôt parce qu’il fut refait par Berni, un ingénieux esprit qui, sans rien changer au fond, sut donner au style l’agrément dont il était dépourvu ; c’est surtout parce qu’il rencontra pour véritable continuateur l’Àrioste, qui a fait siennes, par le droit du génie, les plus heureuses inventions de Bojardo.
Vers le même temps, Francesco Bello, surnommé l’Aveugle deFerrare, écrivait, pour égayer les Gonzague,
('oogle
lit QUINZIÉME SIÈCLE,
seigneurs de Mantoue, un poème en quarante-cinq chants, intitulé Mambriano, où il rivalisait par le grotesque avec Pulci, et par le mauvais style avec Bojardo (1490). Une certaine habileté à disposer la matière et à peindre les personnages, quelque verve dans le récit de leurs aventures n’ont point suffi à sauver de l’oubli cet ouvrage où l’Arioste, impatient de remplacer les souvenirs de la Bible et les chants d’Église, n’a guère trouvé à prendre que de poétiques et mondaines invocations.
L’apparition presque simultanée de ces nombreux et longs poèmes dont les auteurs n’eurent entre eux que des relations passagères, prouve assez le tour d’esprit qui dominait alors en Italie et l’intérêt qu’on y prenait aux épopées chevaleresques, soit qu’on en reproduisit gravement les péripéties, soit qu’on s’attachât à les tourner en ridicule par les folies de l’invention ou le tour burlesque du récit. Rien ne caractérise mieux ce siècle de transition que la lutte des cicéroniens, contribuant au triomphe d’une langue dédaignée, et l’incertitude qui règne dans la poétique d’un genre dont la littérature italienne, durant cette période, tire son principal hon-
neur.