I. — U PROSE. ^ MACHIAVEL
(Caractère du seizième siècle. — Léon X et les princes italiens. — Influence de la littérature italienne sur la France. — Machiavel. — ,
Ses vues politiques. — Le Prince, — Discours sur la première décade de Tite'Live. — Histoires florentines. — Dialogues sur l’art de la guerre. — Vie de Castruccio Castracani. — Légations. — Cor- . respondance. — Belphégor. — Tliéâtre de Machiavel : la Mandragore. — Autres ouvrages de Machiavel.
Quoique le seizième siècle passe pour le plus grand des lettres italiennes, il ne saurait disputer cet honneur au quatorzième. Au lieu d’avoir leur vie propre, au sein
d’une liberté orageuse, et de s’élever sans Tappui des
princes, souvent même malgré leurs persécutions, les
lettres ne vivent plus que de protection, recherchent les encouragements, sacrifient, pour les obtenir, tout francparler et ces libres allures qu’avaient su conserver, jusque dans les cours, les ombrageux érudits du siècle précédent. Désormais, l’unique objet étant de plaire, les plus nobles esprits se rapetissent à la taille des seigneurs et des princes ; il serait imprudent et maladroit de s’é- ** '>
lever au-dessus d’eux. On écrit plus volontiers dans les
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genres propres à les diverlir, que dans ceux dont on a le talent. Tel qui lance une virulente satire, aurait produit un panégyrique enthousiaste, si le protecteur l’eût commandé. Les ouvrages de l’esprit ne viennent plus d’une inspiration généreuse et spontanée: ils obéissent en quelque sorte aux lois commerciales de l’offre et de la demande. Comme la marque du succès est un magniflque salaire, l’homme de lettres, abdiquant sa dignité, se met à la solde des grands, et se dégrade à louer indifféremment, sans sauver même les apparences, le prince vertueux et le scélérat. Triste spectacle quejeelui d’une littérature si riche à la poursuite d’un si misérable but !
Ce n’est pas une coïncidence fortuite que celle d‘un tel abaissement des âmes avec la perte de toutes les libertés publiques : si l’on pouvait douter des salutaires effets de la vie libre, jl suffirait de voir que les plus grands écrivains de ce siècle appartiennent au précédent l>ar leur naissance et leur jeunesse. Si leur âge mûr s’en souvient peu, il lui reste du moins cette virilité de l’esprit qui survit pour un temps à celle du caractère. Les écrivains, au contraire, nés à l’heure où s’implantait le despotisme, grandissent avec lui et fleurissent dans la seconde moitié du siècle: c’estsur eux que retombent de tout leur poids les justes reproches des patiioles itaUens. Même dans les beaux-arts, où il n’y a de grands travaux qu’autant que les souverains ou de riches seigneurs les commandent et les encouragent, on ne saurait mettre en balance deux époques si différentes, et il faudrait soigneusement les séparer, si l'usage n’avait prévalu, dans les lettres comme dans l’histoire, de diviser les périe-
LES LETTnÉS DANS LES COURS. U7
des par siècJies, sauf à signaler au passage les iiicou* ^énieQts 4e oelle division.
.Malgré ces causes d’abaissejnenl, le seulànie siècle, si grand pai' les arls, l’esl aussi par la IvUérature ; on pourrait lui souhaiter une gloire plus pure eH plus élevée, mais ou ne peut nier celle dont il parait entouré. U Haut aussi le reconnaître, si les lettres semblent plus nobles loin des cours, il n’est pas sans profit pour elles d’y avoir accès : des princes jaloux de s’éclipser les uns tes autres élateut plus portés à réunir et, par suite, à féconder les talents, que des républiques toujours en armes et fort dures d’ordinaire pour leurs propres entents. Par le seul lait d’une culture d’esprit plus générale, la politesse s’étendait des lettrés aux courtisans, aux diplomates et jusqu’aux guerriers. C’est l’éternelle histoire des vaincus qui, peu à peu, assujettissent les vainqueurs à leurs coutumes, à leurs idées, et, aux yeux de la postérité, panaissemt finalement avoir triomphé d’eux.
Ce facile devoir d’encourager tes arts et les lettres, qui vaut parfois aux princes, quand ils le remplissent, le pardon et l’oubli pour leurs méfaits, Léon X passe, plusqu’aucun autre souverain, pour avoir su l’accomplir. Quoiqu’on 1521 ce pontife eût déjà cessé de vivre, te siècle porte son nmn, haute et capricieuse faveur de la postérité qu’on n’ohlient guère que par une rare munificence. Comme Laurent de Médicis, son père, Léon X fut en effet magnifique, et il le fut dès l’enfance ; à treiee ans il voulait déjà faire honneur à ce chapeau de cardinal qu’on avait prématurément posé sur sa tête. Son exaltation fut saluée avec joie par quiconque tenait un pinceau
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OU une plume, surtout quand on le vit prendre pour secrétaires Sadolet et Bembo, deux écrivains célèbres, remplacer dans les brefs pontificaux le latin de la Daterie par celui de Cicéron, composer lui-même avec ses courtisans un grand nombre de vers latins, attirer les Grecs en Italie, faire chercher partout, acquérir à tout prix les livres rares, les objets d’art moderne ou antique, s’intéresser aux poètes qui écrivaient en langue vulgaire, ne rien négliger, enfin, de ce qui peut orner un règne et charmer les esprits. Mais il manqua à LéonX, sans parler d’une piété et d’une vie plus conformes à son état, le discernement dans ses faveurs. Ce pontife voluptueux et spirituel était trop porté à rire ; il donnait cinq cents sequins pour une épigramme, s’entourait de bouffons, faisait des plus sots versificateurs les victimes de ses plaisanteries, leur décernait en dérision le triomphe au Capitole, et ne voyait pas qu’il offensait ainsi la dignité des lettres sérieuses, en même temps que la majesté du pontificat. En revanche, ni Machiavel ni l’Arioste n’obtinrent les encouragements qu’il prodiguait à ses grammairiens, et dans les arts mêmes, où Raphaël est pour lui une exception glorieuse, il ne sut apprécier ni Léonard de Vinci ni l’altier Michel-Ange, que Jules II avait tant goûté. Ceux qui ont célébré le nom de Léon X sont des auteurs de second ordre, dont il avait fait ses courtisans assidus. Comme le nombre en est grand et que d’ailleurs ils ne manquent pas de mérite, on doit tenir compte de leur témoignage, sans oublier toutefois qu’il est intéressé.
Peut-être Léon X doit-il encore une part de sa renom-