LÉON X, COSME DE MÉDICIS
mée au contraste de son élégante nature avec le tenipérament plus austère et l’esprit moins cultivé de ses successeurs. On reconnaît en lui un Médicis, un des plus aimables et des plus aimés, comme on les voyait à Florence avant que leur despotisme avoué les eût exposés à la haine de leurs sujets et de tous les Italiens. Ce second Cosme, qui osa prendre sans droit le titre de duc, puis de grand duc de Toscane, n’appartient à sa famille que par la force de son esprit. Tout était calcul dans son zèle pour les lettres. S’il restaura plusieurs universités, s’il fonda des bibliothèques, des galeries de tableaux, s’il les ouvrit au. public, s’il protégea les sciences^ il n’avait d’autre dessein, d’abord, que de détourner ses sujets des affaires politiques. On le voit, en effet, favoriser les hommes occupés de mots et de phrases plutôt que les penseurs et les philosophes ; mais il faut avouer qu’il pouvait avilir davantage les Toscans, en les occujjant de plaisirs vulgaires. Au risque de préparer des embarras à ses héritiers, il mit sous les yeux de ses sujets des objets plus propres à développer leur esprit, et par là il manqua de profondeur, comme despote ; c’est une faute dont il faut lui savoir gré à l’égal d’un bienfait.
Les rivaux et les successeurs de ce sombre prince se crurent tenus de l’imiter ; on vit, avec un empressemeut naturel ou voulu, tous les souverains de l’Italie, tous les seignèurs grands^ou petits, s’entourer de rhéteurs, de poètes, do peintres, ^de sculpteurs. Les Gonzague de Mantoue, les.^ducs d’Urbin, les ducs de^ Savoie euxmêmes.Mans les intervalles de repos quOc leur laissaient d’incessantes guerres, donnèrent quelque attention aux
r-EÎZIÉME SIÈCLE.
lettres, aux arts et à l’enseignement public. La célèbre maison d’Este fit de Ferrare une seconde Florence, on fcs ducs Alphonse et Hercule, oii les princesses Lucrèce Borgia et Renée de France, pour mieux montrer leur amour des lettres, s’efforcèrent de les cultiver, quoique à un poml de vue trop personnel et trop étroit, qui se trahit dans la triste histoire des malheurs du Tasse, aux lienx mêmes qu’ri avait illustrés.
Dans cette élégance dissolue des cours, les lettres auraient paru dépaysées, si l’objet de leurs efforts n’avait dû être, à cette époque, de fondre, dans une composition harmonieuse, les éléments épars et nombreux qiFon avait sous la main. Ce travail, de génie encore, mais d’un génie moins original, convenait à la condition qui ^ait faite aux lettrés ou qu’ils se faisaient eux-mêmes. Le goût et l’imagination de détail, telles sont désormais leurs qualités dominantes : chez eux l’effort de l’arrangement et du style est aussi sensible qu’il l’était peu chez leurs immortels devanciers. La littérature italienne n’en parut que plus propre à être mieux comprise an dehors, et des circonstances favorables en servirent la propagation. Les Allemands avaient eu beau envahir la Péninsule, et y faire de longs séjours, au quatorzième siècle, trop étrangers an génie latin, ils n’en avaient rien emprunté ; mais à peine les Français furent-ils descendus en Italie, qu’ils prirent goût à une civilisation si semblable et, tout ensemble, si supérieure è la lenr. Avant même l’expédition de Charies VIII, Valentine Yisconti avait introduit dans le palais du duc d’Orléans, son époux, les mœurs élégantes et les chefs-d’œuvre des Ita-
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liens. Peu d'années plus tard, le jeune prince qui tVkt François P' recevait une éducation tout italienne* Les obscurs prédécesseurs de Marot étudiaient les a bons auteurs italiques, » sans les comprendre, U est vrai, car ils opposaient Crétin à Boccace, et Meschinot à Pétrarque. Baldassare Castiglione accusait les Français de ce temps de n’aimer point les lettres et de dédaigner les lettrés ; mais « tout changerait, aJoutaiHl, si M. d’An> goulême était appelé au trône. r>
Tout changea, en effet, parce que le moment était venu. Les peintres, les sculpteurs, les écrivains de ritalie accoururent dans notre France attardée* et, cette fois, y furent mieux appréciés, peut-être trop imités. Marguerite de Navarre imite Boccace, Marot et Ronsard « pélrarchisent ». François I", malgré son éducation, brûlait encore les protestants à la française, ouvertement ; Charles IX > formé par Catherine de Médicis, les égorge à Titalienne* en les trompant. Marte de Médicis, Concini, plus tard Maïarin, contitment de transformer nos mœurs, et ils y eussent trop bien réussi peut-être, sans les patriotiques et prévoyants efforts de quelques esprits indépendants autant qu’éclairés," qu’avait formés à son école Henri Eslienne, cet helléniste si profondément français. L*excès de l’imitation, qui fut notre faute plus encore que notre malheur, ne doit pas faire oublier le service que nous rendit alors ritalie, en éveillant et en formant notre goût dans les lettres; nous avons trop insisté précédemment sur ce qu’elle nous devait à nous^mômes, pour ne point signaler en passant cette réciprocité plus d’une fois re-
nouvelée qui fait des deux nations comme deux sœurs.
Le nombre des écrivains qui onl illustré le seizième siècle est si considérable que, malgré la supériorité de quelques-uns, il n’est plus possible de les apprécier à part, comme nous avons fait de Dante, de Pétrarque et de fioccace : chacun doit trouver sa place dans l’examen du genre où il s’est exercé. Une exception, toutefois, est nécessaire pour Machiavel, il a touché à tant de choses, déployé tant de force, de profondeur, de souplesse d’esprit, il appartient si également au quinzième et au seizième siècle, par le hasard de sa naissance et la durée de sa vie, par les qualités et les défauts de sa complexe nature, qu’il faut voir en lui un homme de transition, et tout ensemble de préparation, trop différent de ses contemporains et trop grand pour être confondu avec eux. Hafllné, sceptique, peu ardent pour le bien, fondateur incontesté de la science politique, où il est, du premier coup, inimitable, historien pénétrant, comique ingénieux, lin dans la satire, intéressant et joyeux dans la nouvelle, plein d’autorité dans le genre didactique, on a pu graver sur son tombeau cette épitaphe : Tanto nomini nuHutn par elogium, et le plus minutieux de ses biographes a pu dire sans trop d’exagération qu’il est le plus grand esprit qui ait existé depuis Aristote et Platon chez les Grecs, depuis Tite-Live et Tacite chez les Romains (1).
Niccolô Machiavelli, né en 1469, à Florence, n’était entré qu’à l’âge de trente ans dans les emplois. Successivement chancelier et secrétaire de la République ,
(I) H. Artaud de Mentor.