MACHIAVEL AUX AFFAIRES
chargé, à ce titre, de vingt-trois missions diplomatiques, mais à la suite d’un ambassadeur, car Florence, dit Ginguené, n’était pas assez riche pour choisir des « orateurs » pauvres, il fil bien voir par ses dépêches, instructives et intéressantes, quoique un peu diffuses, qu’en réalité partout où il paraissait, il était le premier. Il apprit ainsi la pratique et la langue des grandes affaires. Plus que jamais il était propre à les manier, lorsque, en 1512, les Médicis rentrèrent à Florence, où leurs partisans avaient renversé le faible Soderini. Machiavel avait vu de près le gouvernement de ce citoyen plus honnête qu’habile et ne pouvait par conséquent le regretter ; mais l’ayant servi jusqu’à la dernière heure, il ne devait pas se réjouir de le voir à terre, ni surtout marquer sa joie aux chefs du parti triomphant. Le secrétaire, privé de son emploi et banni pour un an, eut la faiblesse de dissimuler son réel attachement aux institutions démocratiques pour obtenir la faveur d’un pouvoir qu’il haïssait. Une longue pratique des afifaires pousse à ces défaillances plutôt qu’elle n’en éloigne : l’impérieux besoin de vivre dans l’activité et dans l’aisance détermina Machiavel à se trop accommoder au possible. S’il eut l’insigne honneur de sortir de sa charge aussi pauvre qu’il y était entré, il ne sut, dans sa méditative disgrâce, ni se suffire à lui-même ni se contenter de peu. Sa correspondance est pleine de demandes d’argent et de lamentations sans dignité : « Je resterai donc, » écrit-il à Yettori, ambassadeur des Médicis à Rome et leur ami autant qu’il l’était de Machiavel, « au milieu de « mes haillons, sans trouver un homme qui se souvienne
« (le mes services ou qui croie que je puisse être bon ù « quelque cliose? Mais il est impossible que je reste « longtemps ainsi, car je me consume et je vois que, si « Dieu ne se montre pas plus favorable, je serai un jour « forcé de sortir de la maison et de me placer comme U receveur ou secrétaire de quelque capitaine, si je ne M puis faire autre chose, ou de me planter dans quelque « pays désert pour enseigner à lire aux enfants, en aban- « donnant ici toute ma troupe (1) : elle me tiendra pour « mort et fera beaucoup mieux sans moi, car je lui suis « à charge, étant accoutumé à dépenser, et ne pouvant « m’empécher de le faire {f). »
Et quelques mois auparavant : « J’aurais le désir que H ces seigneurs Médicis commençassent à m’employer, « dussent-ils d’abord ne me faire rouler qu’une pierre. « Car si ensuite je ne parvenais à les gagner, c’est de « moi que j’aurais à me plaindre... Chacun devrait avoir « à cœur de se servir d’un homme qui a acquis de l’expé- » rience aux dépens des autres. Quant à ma foi, on n’en « devrait point douter, car l’ayant toujours gardée, je « ne dois pas apprendre à la rompre. Qui a été fidèle et '< bon pendant quarante-trois ans ne doit pas changer « de nature. Je suis fidèle et bon, ma pauvreté en est « la preuve (3). »
Ce quêteur d’argent et d’emplois savait pourtant employer sa retraite. Il faut l’y suivre, pour regretter plus encore qu’il n’ait pas su s’y tenir : « Je me lève avec
(t) Bfigata : Machiavel veut parier de la famille.
(2) Lettre du lO juin tSIt.
l3) Lettre du tO décembre 1613.
MACHIAVEL DANS LA RETRAITE. I.i3
« le soleil, je vais dans un bois que j’ai et que je fais « couper; j’y reste deux heures à revoir le travail du « jour précédent, et h passer le temps avec ces bûche - « rons qui ont toujours quelque querelle entre eux ou « avec leurs voisins. Parti du bois, je m’en vais à une « fontaine, et de là à mes pièges aux oiseaux, un livre « sous le bras, Dante, Pétrarque, ou un des poètes mi- « neurs, Ovide, Tibulle, par exemple. Je me rends eu - « suite sur la route, à l’auberge, je cause avec ceux qui « passent, je demande des nouvelles de leur pays, j’en- « tends diA’erses choses, je note divers goûts, différentes « fantaisies des hommes. Sur ces entrefaites arrive « l’heure du dîner. Avec ma petite troupe je mange les <( mets que ma pauvre campagne et mon faible patri- « moine comportent. Quand j’ai mangé, je retourne a « l’auberge : j’y trouve d’ordinaire l’aubergiste, un bou- « cher, un meunier et deux chaufourniers. Avec eux je « m’enfonce pour tout le jour dans le jeu de cricca, de « trictrac. Là naissent mille disputes, mille piques et « paroles injurieuses. Le plus souvent on bataille pour IC un quattrino, et ou nous entend néanmoins crier de « San-Casciano. Plongé dans ces viles distractions, j’emc( pêche mon cerveau de se moisir, et je donne carrière IC à la malignité de la fortune, satisfait qu'elle me foule « aux pieds de cette manière, pour voir si elle n’en aura ce pas honte. Le soir venu, je reloume à la maison, « j’entre dans mon cabinet. Sur le seuil, je quitte mes « habits de paysan, sales et pleins de boue. Je fais une IC toilette de cour, et ainsi décemment paré, j’entre « dans les antiques cours des anciens. Gracieusement