LE PRINCE
coutume de dédier des livres eux princes; il le fait cependant avec une humilité qui révolte chez un si grand esprit. Julien, étant mort, cède sa place, sur le frontispice comme au pouvoir, à Laurent II qui peut seul> désormais, être utile, et le but d*utilité personnelle est si manifeste que Tauteur ne voulait point, durant sa vie, livrer son ouvrage au public. Quel moyen de croire avec Rousseau que Machiavel fait, sous une forme ironique, le livre des républicains, et qu’il donne des conseils aux peuples, comme se l'imaginent Alfieri et Foscolo? En principe, il paraît absurde, on en tombe d’accord avec eux, de faire la cour aux princes en dévoilant les moyens et les ressorts de la tyrannie ; mais Machiavel n’en montrait l’usage qu’à ceux qui en pouvaient user. Il a si peu le dessein de leur nuire, que, s’il expose les mauvaises pratiques, c’est parce qu’elles réussissent, et il recommande surtout les bonnes, par exemple d’éviter tout ce qui rend le pouvoir méprisable ou odieux, de ne point porter atteinte à l’honneur ou à la propriété des citoyens, d’honorer la noblesse et de donner satisfaction au peuple, politique propre à consolider les trônes, et non pas à les renverser.
Ce qui excuse ce chef-d’œuvre de n’être ni un livre de morale, ni même un livre moral, c’est sa destination. Un Médicis eût bien ri si on lui eût parlé de ses devoirs, etila plus grande publicité donnée à ces maximes n’eût choqué personne, au seizième siècle, même parmi les opprimés. Machiavel exprime avec une profondeur incomparable les idées de son temps. Il en était par sou indécision sur les limites du droit naturel, par son in-
différence pour les principes, par ses superstitions étranges ; il croyait à des légions d’êtres célestes combattant dans l’air à l’arrivée de Charles VIII ; il tenait pour certaine l’intervention du tonnerre dans les affaires de ce monde. S'il porte dans l’étude des choses présentes une pénétration sans pareille, il n’a pas, quoi qu’on en dise, le moindre pressentiment de l’avenir. Cet esprit moderne qu’il a méconnu l’en a châtié en formant de son nom le mot mal famé de machiavélisme ; mais n’oublions pas que le machiavélisme, antérieur à Machiavel, régnait depuis des siècles, dans le conseil des Dix à Venise, et qu’Alexandre VI, Ludovic le More, Lonis XI, Ferdinand le Catholique, pratiquaient cette doctrine. Dans ses Mémoires Comines la justifiait; et bien avant que Machiavel eût publié ses tristes préceptes, Gonzalve de Cordoue en résumait l’esprit quand il disait que la toile d’honneur doit être d’un tissu lâche. Enfin le Prince ne parut qu’avec le privilège d’une bulle pontificale qui en recommandait la lecture, comme trèssalutaire aux chrétiens.
Elle ne l’est pas pour nous, et nous n’y voyons qu’un objet de curiosité ou de méditations politiques ; mais elle put le paraître, parce que Machiavel donnait, un des premiers, l’exemple d’étudier les faits par l’analyse, selon la méthode moderne, avec une entière liberté d’examen. « Mon dessein, dit-il, étant d’éerire une œuvre « utile à qui peut la comprendre, il m’a semblé conve- « nable de m’attacher à la vérité effective des choses « plutôt qu’à l’idée que s’en fait l’imagination. Beau- « coup ont imaginé des républiques, des principes qu’on
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DOCTRINE DU PRINCE. l(jl
<( n’a jamais vus ni connus. Il y a tant de distance entre « la manière dont on vit et celle dont on devrait vivre, a qu’à laisser ce qui se fait pour ce qui devrait se faire tt on apprend plutôt à se perdre qu’à se préserver (I). » Bacon approuve Machiavel : «Rendons-lui grâces, dit-il, « ainsi qu’aux écrivains de ce genre qui, ouvertement et sans dissimulation, exposent ce que les hommes ont « coutume de faire, et non ce qu’ils devraient faire. »
Tel est, en effet, le mérite de Machiavel comme historien des idées; mais il n’eût pas nui à Texactitude de l’observateur d’y joindre parfois l’indignation du moraliste ou de l’honnête homme, et l’on ne peut se défendre de croire que l’auteur du Princem l’a jamais éprouvée ; car s’il parle avec regret « de ces temps d’or où chacun peut garder et soutenir les opinions qu’il préfère, » on trouve dans ses Discours^ dont l’objet n’est plus de donner des conseils aux oppresseurs, cette phrase regrettable où il revient trop aisément aux désolantes théories du Prince : «si quelqu’un veut détourner un peuple ou un prince d’en venir à un accommodement, il n’y a pas de moyen plus sûr et plus solide que de lui faire commettre quelque crime bien grave contre celui avec lequel on veut qu’il ne puisse s’accorder. » De telles perfidies n’étaient pas rares au seizième siècle ; mais il en fallait nommer les auteurs, au lieu de laisser croire que celui qui raconte a eu le triste honneur de Tinvenlion.
A dire vrai, ce n’est pas le succès qu’admirait Ma-
chiavel ; c’est l’art de bien jouer la partie. Le héros de ce fin politique est César Borgia, dont toute l’habileté
(1) Le Prince J chap. iv.
n’a pourtant abouti qu’à un échec. « J’imiterais certaiment ses actes, écrit Machiavel à Yettori, si j’étais prince nouveau. » Honteux modèle, dira-t-on ; mais en ce temps-là, y en avait-il donc de meilleurs ? Ce fils de pape ne fait dans la postérité si mauvaise figure que par la honte de sa naissance ; s’il unit, comme les autres princes, « l’astuce du renard au venin de la vipère, à la cruauté de la hyène, » il n’a du moins « ni l’ineptie, ni la timidité du lièvre. » On ne saurait admettre, malgré son ambition et ses talents, qu’il fût pour Machiavel le libérateur futur de Tltalie, et tout ce qu’on peut concéder à ceux qui voient dans le panégyriste d’un si méchant homme un des premiers partisans de l’indépendance, de la liberté, de l’unité italienne, c’est qu’il rend un service involontaire en donnant des armes à l’oppriméaussi bien qu’à l’oppresseur et qu’il comble ainsi la distance qui les avait jusques alors séparés.
Au fond, toutefois, Machiavel est patriote. Sans doute l’éloquente adjuration qu’il adresse aux Médicis, en terminant son ouvrage, produirait plus d’effet, si elle avait quelque lien avec les pages qui précèdent, mais elle n’est point une vaine amplification de rhétorique, et le même homme qui analyse froidement les criminelles pratiques des princes, veut un pouvoir fort pour sauver l’Italie, donne aux peuples italiens de sages conseils, et, dans le nombre, celui de former une armée nationale qui les affranchisse du fléau des mercenaires. La morale même trouve sa place dans l’énigme de ce livre, où elle est recommandée quand on y peut voir le meilleur moyen de réussir. Machiavel conseille la pitié.