DOCTRINE DU PRINCE
pourvu qu’elle ne dégénère pas en faiblesse; il constate les avantages de la bonne foi, de l'intégrité ; il condamne les confiscations, et il pense que chacun doit préférer l’obscurité privée à la plus brillante couronne, s’il faut, pour être roi, sacrifier la vie de ses sujets.
Si l’on veut considérer h Prince comme œuvre de philosophie et d’art, on y louera une netteté, une finesse, une force incroyables dans l’exposé des moyens de la tyrannie. Mais quand Machiavel, abandonnant la politique telle qu’on la fait sous ses yeux, s’élève aux considérations abstraites sur l’origine des sociétés, sur les diverses formes des gouvernements, sur leurs inconvénients et leurs avantages, sur l’ordre dans lequel ils se succèdent, il n’est plus, comme l’a remarqué M. Janet, qu’un disciple peu original des anciens, et l’on trouverait dans Polybe, dans Aristote même, les principales idées qu’il développe sur ce sujet. Quand il se sépare de ses maîtres, c’est aux dépens de lajustesse. Il déclare que si le tyran est pervers, c’est qu’il faut l’être pour vivre avec les hommes et pour les dominer. Combien Aristote n’est-il pas plus profond et plus vrai, quand il établit que la tyrannie même est la véritable raison de la perversité du tyran !
Ces hautes spéculations sont, en général, ce qu’on cherche le moins dans le Prince, analyse impassible de l’âme humaine, telle que la faisait alors le pouvoir, et des règles de ce jeu cruel qu’on nomme la politique et le gouvernement. Machiavel ne fait pas plus l’éloge de la tyrannie qu’il n’offre aux peuples ses conseils pour la renverser ; il la hait et il la croit durable, là est le secret
des affirmations si mal comprises de cet esprit vigoureux et avide d’action, qui ne crut pas sa dignité intéressée à porter sans retour, dans une austère retraite, le deuil de ses espérances. Il ne mérite pas les apologies démocratiques et nationales qu’on lui décerne aujourd’hui; il méritait moins encore les violentes invectives dont les trois derniers siècles l’ont poursuivi.
Tout d’abord on prit ce court ouvrage pour parole d’Évangile. Guicciardin, Juste-Lipse en adoptent ou plutôt en sucent les principes, sans se douter qu’on y puisse rien incriminer. On les incrimina pourtant, et c’est du sein de l’Église que partit le signal de l’attaque. Il fut donné par le cardinal anglais Pôle, et les Jésuites, chose étrange I se distinguèrent bientôt par leur ardeur à les combattre. Le père Lucchesini qui était de leur compagnie, le père Possevin qui aspirait à en être, exhalèrent leur indignation dans une prose médiocre; on accusa l’un d’avoir réfuté sur oui-dire un ouvrage qu’il n’avait pas lu, et l’autre ayant eu l’imprudence d’intituler le sien Sottises découvertes dans les œuvres de Machiavel, les libraires, suivant leur usage d’abréger les titres des ouvrages qu’ils débitent, mettaient en vente les Sottises du père Lucchesini. Machiavel eut encore d’autres défenseurs, quelquefois plus hardis. Le concile de Trente pouvait bien condamner le Prince, qui jusqu’alors avait circulé librement, et le président Gentillet, un réformé, le réfuter au lendemain de la Saint- Barthélemy, en accusant Machiavel de « scélératesse, bestise et lourdise; » mais Bernard Giunta avait ôté par avance tout crédit à ces injures en montrant, pour