‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 59 sur 169 · FORTUNE DU PRINCE · texte numérisé non relu

FORTUNE DU PRINCE

soutenir le livre sorti de ses presses, qu’on ne peut enseigner la botanique et la médecine, sans faire, du même coup, connaître les poisons.

C’est sans doute pour mieux soutenir Machiavel que ses admirateurs prétendirent trouver un sens caché dans ses écrits. Cette idée fit fortune et ouvrit carrière aux plus nombreuses, aux plus bizarres interprétations. Nous n’avons pu qu’en passant indiquer les principales; elles n’ont pas prévalu contre le sentiment général. Ce qui a surtout nui à Machiavel, c’est le goût qu’ont eu pour le Prince tous les despotes. Charles-Quint, dit-on, le maniait sans cesse; Catherine de Médicis l’appelait sa Bible ; Henri 111 et Henri IV l’avaient sur eux quand ils furent assassinés, Mustapha III le fit traduire en langue turque, Sixte-Quint en rédigea lui-même un résumé, et si Frédéric II de Prusse le réfutait, c’était pour ne pas laisser voir à quel point il en avait profité ; enfin Napoléon lui-même l’étudiait avec soin. Comment des peuples opprimés eussent-ils fait la distinction subtile du conseil et de la peinture ? Ils y virent, ils y détestèrent le code de la tyrannie, et les Italiens seuls purent applaudir, par amour de leurs grands hommes, aux honneurs tardifs que rendit à Machiavel Léopold 1" de Toscane, lorsqu’il lui éleva un tombeau dans l’église de Santa Croce, panthéon glorieux des plus illustres morts de ce pays.

L’auteur du Prince était digne de cet hommage, mais surtout pour d’autres écrits plus purs et plus étendus. Celui qui nous est parvenu sous le litre de Discours sur la première décade de Tile-Live, est une vaste com-

position répartie en trois livres, qui donne la plus haute idée des connaissances et de la profondeur de Machiavel. Sur ce sujet des causes de la grandeur romaine, qui devait inspirer après lui deux des plus grands esprits dont l’humanité s’honore, il a écrit, le premier, des pages qu’on n’a point surpassées. Il analyse, il développe ce que Bossuet résume, et se distingue de lui, comme de Montesquieu, par une application constante des faits anciens aux intérêts modernes. Ce continuel rapprochement, qui relève le présent en éclairant le passé, fait la principale originalité des Discours; il suppose cette idée fondamentale, qu’on peut trouver dans l’histoire des analogies constantes, et, par suite, en tirer, pour la politique, des principes et des en- * seignements fondés sur l’expérience. Machiavel eut seulement le tort de croire que des circonstances analogues produiraient invariablement des conséquences semblables, et que la même cause devrit avoir, malgré la différence des temps et des hommes, les mêmes effets. On obtient par un tel raisonnement des probabilités, mais non pas la certitude ; la rigueur déductive n’est donc qu’apparente, et l’on a peine à comprendre qu’un si puissant esprit s’y soit trompé. 11 est vrai qu’il se trompe aussi par trop de confiance en Tite-Live, dont il admet les fables au point d’en chercher l’équivalent dans l’histoire moderne ; mais la connaissance qu’il a de celle-ci le préserve de tomber dans des superstitions trop grossières.

Quant au style de cette œuvre, simple et froid d’ordinaire, didactique en quelque sorte, il s’échauffe, dès que la matière le comporte, sans rien perdre de sa

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