DISCOURS SUR LA PREMIÈRE DÉCADE DE TITE-LIVE. I6T
lucidité. Trop peu soigneux de l’ordre et de la méthode dans ces réflexions écrites à mesure qu’elles se présentent, Machiavel a, du moins, une logique naturelle qui permet de retrouver la suite des idées, alors même qu’elle parait interrompue. Heureux s’il n’eût semé ce chefd’œuvre de maximes trop conformes à celles du Prince I Tout ce qu’on peut dire, pour défendre les Discours^ c’est qu’elles y sont relativement peu nombreuses.- Si Machiavel n’a jamais contre le mal ces haines vigoureuses dont parle Molière, après tout il préfère le bien, il regrette la liberté, il condamne la tyrannie, il n’admet pas qu’on aime mieux être Nabis qu’Agésilas, Phalaris que Timoléon, Denys que Dion, César que Scipion. « Qu’on ne s’y trompe pas, dit-il. César n’est loué par les « auteurs que parce que sa fortune les a corrompus et la « durée de son pouvoir effrayés. Ce pouvoir en se perpé- « tuant sous son nom, ne permettait pas aux écrivains de « parler librement de lui. Mais qui veut connaître ce <( qu’ils en eussent dit, s’ils avaient été libres, n’a qu’à c( voir ce qu’ils disent de Catilina. César est d’autant « plus exécrable qu’il faut plus haïr celui qui a fait le c( mal que celui qui l’a voulu faire. »
Cette haute intelligence du passé surprend au lendemain du jour où avaient paru les informes histoires de Léonard Arétin, de Poggio, du pédant Bembo. Ces trois auteurs ne l’emportent guère, par la critique, sur Dino Compagni, sur les Yillani, et ils ont, dans la narration, moins d’habileté qu’eux. Dans les Discours, pour la première fois depuis l’antiquité, le récit des événements est autre chose qu’une vaine série d’annales. Le pape Clément VII
avait chargé Machiavel d’écrire une histoire de Florence, et, ce qui paraît singulier, de n’y ménager personne ; mais ce politique prudent connaissait trop les hommes pour voir un ordre formel dans cette recommandation, et pour y obéir de tout point. 11 prodigua donc l’éloge aux Médicis et ne reprocha qu’avec des ménagements extrêmes au Saint-Siège son népotisme séculaire et ses constants appels à l’étranger. A part cette concession qu’il crut devoir à sa fortune, Machiavel raconte dans ses Histoires florentines les événements accomplis dans sa ville natale, depuis la fondation de Florence jusqu’à l’an 1 492, avec une sincérité parfaite et un art tout nouveau. Il néglige plus qn’on n’avait fait jusqu’à lui les événements militaires, il s’attache à ceux qui font mieux paraître la vie des peuples, il expose les troubles populaires, et, par la vérité saisissante de ses tableaux, dissipe la fatigue que produirait l’accumulation des détails. Il sait, d’ailleurs, les ramener au fait principal comme à leur centre et ne leur donner que le relief qui leur convient ; il sait surtout provoquer cette sorte d’intérêt qu’on ne rassasie qu’en présentant, après les faits, leurs résultats.
C’est par ses vues d’ensemble qu’il est au-dessus de ses devanciers, et même qu’il n’a pas de modèles dans l’antiquité. Elle n’a rien qu’on puisse comparer à ce premier livre des Histoires florentines qui prélude au récit restreint des événements dont une seule ville est le théâtre, par un rapide coup d’œil sur le monde, depuis la chute de l’empire romain jusqu’à l’établissement des communes italiennes. Jamais la rectitude du jugement
HISTOIRES FLORENTINES. — AUTRES OUVRAGES. I6'.i n’est obscurcie par l’éclat de l’exposition ; rien ne ressemble moins à ces longs et mortels préambules des chroniqueurs, vrais morceaux d’apparat, qui remontent invariablement à la naissance du monde. Dans cet ouvrage, le style a plus de simplicité encore que dans les Discours, sans avoir moins de vigueur, de concision et même d’élégance : toujours calme et naturel, il marque, à l’occasion, les hommes et les choses d’un trait animé ; habilement mêlé d’amples périodes et de phrases d’une brièveté nerveuse, il ne ressemble point à celui de Boccace, qu’on proposait alors en exemple à tout écrivain. Machiavel dédaigne le luxe des phrases, et le comble de son art est de rendre avec clarté des idées neuves, sans avoir besoin de multiplier les images et les ornements.
Cette qualité, qui est la marque particulière de son style, se retrouve dans tousses autres écrits. Ses Dialogues sur l'art de la guerre, où il combat l’institution des mercenaires et recommande le développement de l’infanterie, ont obtenu le plus grand succès que puisse souhaiter un écrivain, l’adoption des idées qu’il défend par les générations postérieures. La Vie de Castruccio Castracani, tyran de Lucques et destructeur des libertés de • celte ville, est une sorte de roman historique à la manière de Xénophon, où un petit nombre de faits réels servent de fondement et de point de départ à un récit idéal. On peut passer sommairement sur divers opuscules politiques où Alfieri trouve assez de prédictions, vérifiées depuis, pour faire de Machiavel un prophète politique. On prend plus d’intérêt à ses Légations, rédigées dans le style clair, quoique diffus, de l’homme d’État dont le
principal souci n’est pas de bien écrire, mine féconde d’observations judicieuses et subtiles, propres à faire connaître les principaux hommes du temps, et tout ensemble, la personne de l’auteur. Sa correspondance, comme celle de quiconque a tenu un grand rôle, offre un attrait puissant, que redouble encore la variété. D’une lettre à l’autre, et quelquefois dans la même, Machiavel passe des questions politiques les plus graves aux nouvelles du jour, à ses occupations domestiques, à ses plaisirs, quelquefois peu avouables, mais qu’on osait, grâce à la liberté des mœurs, avouer à des amis.
On comprendrait moins, si l’on ne connaissait cette correspondance, que ce grand écrivain se soit donné le divertissement d’écrire une nouvelle. 11 en écrivit plusieurs, mais une seule est restée, et elle suffit pour lui donner le premier rang parmi tous les conteurs d’un siècle qui en vit un si grand nombre. Tradition populaire, conte oriental, l’histoire de Belphégor est rajeunie par la conduite raisonnable, par le tour plaisant et animé, par toutes les grâces du style florentin qu’elle prend sous la plume de Machiavel. On croit généralement qu’en racontant les mésaventures d’un archidiable, envoyé par Pluton dans ce monde, sous la condition d’y prendre femme, et si malheureux dans son ménage qu’il retourne au plus tôt dans « l’autre enfer, » notre auteur peignait l’humeur acariâtre de Marietta des Corsini, sa femme, dont il avait eu cinq enfants ; mais il était d’un caractère trop ferme, et sa conscience d’époux était trop chargée pour qu’il ait eu le désir ou le droit d’une telle revanche. 11 vaut mieux ne voir dans