LA COUR DE PALEKME
It
ses deux fils, Enzo et Manfred, son chancelier Pierre des Vignes, les Ranieri, de Palerme, les Tommaso di Sasso, de Messine, composaient, cent ans avant Dante, des poésies amoureuses ou satiriques, dans ce dialecte sicilien si particulièrement doux, si heureusement fourni de ces désinences sonores qui manquaient même au latin et qui devaient donner à l’italien moderne son plus remarquable caractère. Cette langue, que déjà le peuple parlait à Palerme et à Naples, s’épura, s’ennoblit parmi les princes, les courtisans et les poêles; Dante l’appelle « cardinale, illustre, aiilique, » et ne craint pas de prédire qu’elle conservera son nom de Sicilienne dans la plus lointaine postérité. C’était beaucoup d’enthousiasme pour un idiome encore informe, pour une poésie imitée des troubadours ou des Arabes, et dont l’amour était l’unique sujet. Le chanter, sans le sentir peut-être, avec des obscurités fatigantes, remplacer la naïveté, qui convenait à CCS débuts d’une langue et d’une poésie, par la recherche, l’exagération, le vague et le faux, s’attacher aux mots et se contenter de plaire à l’oreille, tels furent les défauts qu’un goût plus exercé dut signaler dans la poésie primitive de la période souabe ; mais l’indulgence sied en parlant de l’origine des littératures : il ne faut pas demander aux Italiens de se montrer sévères pour des défauts qui tiennent à leur facile génie et dont ils ne se sont jamais entièrement affranchis.
Le plus ancien de ces poètes dont on ait conservé quelques vers est Ciullo, d’Alcamo, petite ville aux environs de Palerme (1 193 environ). L’unique canzone (1)
(I) Il est impossible de traduire ce mot. 11 vient du provençal cansA,
TllEIZlÉME SIÈCLE.
OU cantilène qu’on ait de lui est écrite en vers durs et barbares ; s’ils méritent d’arrêter l’attention, c’est qu’ils marquent le point de départ d’une littérature immortelle. On ne trouverait guère de plus sensibles mérites aux poètes contemporains de Ciullo ou à ceux qui vinrent immédiatement après lui, Mazzeo di Ricco, Jacopo di Lenlini, Guido et Odo delle Colonne, par exemple. Pensées sans naturel, rhythme monotone, comparaisons forcées, voilà ce qu’on trouve à chaque vers dans ces primitives poésies. Guido dit à sa dame qu’elle exhale une odeur plus agréable que ne fait la panthère, et ces bizarreries ne sont pas rares; maison les oublie presque envoyant la langue dépouiller peu à peu les marques trop particulières des dialectes provinciaux (1240-1276). La poésie passe le détroit ; les Siciliens, partout admirés, trouvent partout des imitateurs, à Sienne Folcacchiero, à Bologne Onesto etFabrizio; puis Giraldo de Castello, Noffo d’Oltrarno, Dante de Majano, enfin, plus célèbre que ses rivaux, non pas tant à cause de ses vers grossiers, que par la conformité de son nom avec le plus grand de la poésie moderne et par de platoniques amours avec une poétesse de Sicile, qui, n’ayant jamais vu son adorateur, n’en voulut pas moins être appelée la Nina de Dante.
C’est à peine si l’on peut dire de Guido Guinicelli, noble bolonais (mort vers 1276), que ses vers, trop loués par Monti, ont enfin une valeur littéraire. Dante, pourtant,
qui s’entend d’un morceau divisé en strophes, traitant de sujets d’amour et récité au son des instruments. Les Italiens prirent ie mot, mais ne lardèrent pas à en modifier le sens : la canzone chez eux n’est plus seulement amoureuse, elle aborde les sujets les plus élevés. On ne saurait donc, en français, employer le mot chanson.
GL'INICELLI, CAVALCANTI.
le vrai Danle, l’a appelé son maître, et cela suffirait à la gloire d’un poète, si ^Virgile n’avait pris des perles dans le fumier d’Ennius. Rapproché de ses devanciers, Guinicelli nous apparaît, dans le petit nombre de vers qui nous restent de lui, remarquable par la force du style et la vivacité des images. Le premier, il eut l’idée de s’inspirer à d’autres sources qu’aux fadeurs galantes des troubadours. Il y joignit, pour faire la métaphysique des passions amoureuses, les plus graves pensées de la philosophie, ou, pour mieux dire, de la scolastique. Peut-être en aiTccta-t-il le sec et aride langage ; mais on vit dans ce défaut une beauté nouvelle : les imitateurs se piquèrent d’émulation, surtout ces subtils Florentins, ce cinquième élément de l’univers, comme un pape les appelait.
La poésie émigrait en Toscane et laissait retomber dans les ténèbres, après une gloire éphémère, la Sicile opprimée tour à tour par les Français et les Aragonais. Guido Cavalcanti (mort vers 1300) tint le premier rang parmi les disciples de Guinicelli, et le surpassa même, au Jugement de Dante, par la pureté du langage. D’une noble famille de Florence, vigoureux et beau, éloquent et passionné, Cavalcanti a dans ses vers de l’aisance, du naturel, du mouvement, si on les compare à ceux de ses devanciers; mais il subordonnait la poésie à la philosophie, il méprisait Virgile, il eût donné tous ses sonnets, toutes ses ballades amoureuses pour un seul de ces petits poèmes scolastiques auxquels il dut d’être appelé le second œil de la littérature toscane. Quand les théologiens virent la langue vujgaire aussi barbare que la leur, ils se
réconcilièrent avec la poésie : elle fut redevable de ce service, si c’en est un, à Guido Cavalcanti. La célèbre canzone de ce poète sur la nature de l’amour fut commentée par Egidius Colonna dans l’obscur latin des écoles, car il semblait encore qu’un ouvrage italien ne pouvait être compris des doctes qu’au moyen d’une interprétation de ce genre. En être jugé digne, c’était, aux yeux des scolastiques, la plus éclatante marque de succès.
Le poète florentin jouissait déjà de sa gloire quand parut dans l’arène poétique un gibelin comme lui, un jurisconsulte rival de Barthole, un ami de Dante, Cino de l’istoia (1270-1336). 11 fit des vers pour séduire par l’irrésistible attrait de la poésie une femme qu’il aimait. Un sentiment vrai le préserva du jargon pédant de l’école, et il eut l’honneur de créer le sonnet, dont abusa plus tard l’Italie, mais que devait auparavant illustrer Pétrarque, seul préférable, dans la poésie amoureuse, au poète de Pistoia. Ainsi la poésie savante, dès sa naissance, se voyait dédaignée. Dante lui devait bientôt donner le coup de grâce, en conservant tout ce qu’elle avait de bon, et peut-être un peu plus.
La renommée de quelques autres poètes du même temps n’a pour nous qu’un intérêt historique. Jacopone de Todi (mort en 1306) était, comme Cino, un jurisconsulte : la tin prématurée de sa femme, qu’il trouva armée d’un cilice sous sa robe de bal, l’ayant jeté dans une sorte de folie religieuse, il entra dans l’ordre de Saint- François, et devint le poète de la démence. Impatient de toute règle, il fit des vers extravagants et ridicules, réguliers seulement dans les intervalles lucides, mais alors
UNO DE PISTOU, BRÜNETTO LATINI . lo
privés de mouvement et de vie. On attribue à un autre moine, à Fra Guittone d’Arezzo, des poésies qui le mettraient, si elles étaient de lui, au premier rang de ses contemporains; mais, d’une époque visiblement postérieure, elles ont pu sans invraisemblance être attribuées à Trissino. Fra Guittone d’Arezzo est du moins l’auteur incontesté de quelques canzoni sur l’amour; les mêmes pensées reviennent sans cesse, dans un style obscur et , pesant. Quoique mort seulement à la fin du treizième siècle (1294), ce faible poète est à peine l’égal des prédécesseurs de Guinicelli. Pétrarque pourtant admire Fra Guittone; mais Dantelui est moins favorable, et sa renommée douteuse a rencontré, encore de nos jours, la même diversité de jugements.
Le médiocre poème que Brunetto Latini (mort en 1294) écrivit en langue italienne sous le titre de Tesoretto (Petit Trésor), pourrait être^passé sous silence, si l’on n’avait prétendu que la Divine Comédie n’en fut qu’une imitation. Dante avouait pour le maître de sa jeunesse cet auteur, qu’il place aux enfers, en l’y comblant, il est vrai, de mille témoignages de respect. La cause de cette sévérité est ignorée : on l’attribue à la publication d’un ouvrage immoral (Il Pataffio) qui n’est peut-être pas de Brunetto, ou à des vices personnels, dont le disculpe Villani. Quoi qu’il en soit, le Tesoretto n’est point un ouvrage original : rien n’est plus commun, au moyen âge, que ces visions qui permettaient d’accumuler, dans un poème, les inventions les plus disparates et les plus invraisemblables. L’auteur s’égare dans les Pyrénées, en revenant de Castille, et rencontre une majestueuse dame.
en qui il reconnait la Nature. Il s’entretient longtemps avec elle sur les sciences^ se met, d’après son conseil, à la recherche de la philosophie, trouve, dans une forêt voisine, des rois, des barons, des sages, la vertu impératrice, escortée de quatre reines, ses filles, qui sont les vertus antiques, la tempérance, la prudence, la force, la justice. Plus loin apparaît le dieu d’amour, et, près de lui, son chancelier Ovide, qui remet le poète égaré dans son chemin. Faire vœu alors de renoncer au vice et de se donner à Dieu, aller à Montpellier pour y confesser ses péchés ou plutôt pour chercher dans cette confession un prétexte d’exposer les doctrines de la théologie morale, tel est le principal épisode de ce fastidieux poème. Brunetto Latini poursuit ensuite son voyage, s’égare de nouveau et finit par rencontrer sur le mont Olympe l’astronome Ptolémée. Là s’arrête l’ouvrage, et peut-être n’at-il Jamais été terminé. Personne ne le regrettera, car rien n’est fatigant comme ces répétitions monotones d’incidents empruntés à des littératures dans l’enfance, rendus dans des vers lourds et sans élévation. Brunetto Latini n’était point né poète : il sacrifiait à la mode. La mode voulait que les doctes tissent à travers le monde un voyage imaginaire, mêlé de poésie et de vers. Parmi les ignorants eux-mêmes, et surtout en Toscane, nul ne passait pour un homme bien élevé, s’il ne tournait galamment un sonnet. Telle était la forme de ces correspondances prétentieuses où les gens du monde, non moins que les lettrés, se soumettaient les uns aux autres des questions de philosophie amoureuse, des cas de droit bizarres ou épineux. Ainsi faisait Dante lui-même avec Cino de Pis-