LES TRAITÉS DE POLITIQUE
Le Florentin Giannotti (1494-1563), bien supérieur à Botera, étudie dans deux ouvrages qui se complètent l’un par l’autre, le principe démocratique et l’aristocratique, représentés par les républiques si opposées de Florence et de Venise. Loin de voir dans la justice la première' condition d’un bon gouvernement, Giannotti le veut, comme le voulait Machiavel, fort à tout prix, quoique à la violence et à la perfidie il préfère, pour atteindre le but, la sagesse, l’expérience, le patriotisme. S’il P vie d’intérêts plus que de droits et de devoirs, il est moral en ce sens qu’il ne prêche pas l’immoralité, ou, si l’on préfère, qu’il n’en déroule pas les avantages : après Machiavel, c’est un progrès.
L’étude de Uberlo Foglietta (1518-1581) sur la république de Gênes ne pourrait être comparée que pour le fond des choses aux deux livres de Giannotti, dont cet auteur obscur n’a pas le talent. Il y a plus de médiocrité encore dans le discours où Sebastiano Erizzo (1522- 1585) explique les principes et les transformations successives des gouvernements ; dans les quinze dissertations, également appelées discours, où l’élégant mais ennuyeux Bartolommeo Cavalcanti (1503-1562) traite des républiques ; dans les ouvrages de Ciriaco Strozzi et de Francesco Sansovino sur les mêmes matières. C’est surtout à Venise qu’on s’y attachait, soit à cause de l’admiration exagérée qu’inopirait le gouvernement des Dix, soit parce que les traditions de la noblesse vénitienne entretenaient le goût de ces travaux. C’est à Venise que naquit en 1540 Paolo Paruta qui l’emporte sur les autres théoriciens politiques autant qu’il le cède à Machia-
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vel. V Histoire de Venise et Y Histoire de Cfiypre, quoique fort estimées, n’auraient pas assuré peut-être le second rang à Paruta, s’il n’avait fait un pas de plus que Giannotti, en revendiquant sans détour les droits de la morale, au lieu de ne leur marquer son respect qu'm s’abstenant de les outrager. La perfection de la, vie politique est le sujet d’un troisième ouvrage [Délia perfezione délia vita civile); elle consiste, suivant le Vénitien, dans la pratique de toutes les vertus, et il justifie par des exemples cette idée propre à étonner son temp?. U ^réfute les idées de Machiavel sans l’attaquer; il lui emprunte même sa méthode ; il n’y avait plus de hardiesse à combattre les théories du maître, depuis que 1e cardinal Pôle et bien d’autres en avaient dôhné l’exemple.
Paruta n’aurait donc qu’un faible mérite, si l’on ne louait de lui que son indépendance sur les questions de morale ; isais jl est savant, et sur les points mêmes où la morale n’èst pas intéressée, il sait avoir une opinion personnelle et contredire ses devanciers.
Il paraîtrait excellent s’il s’élevait des considérations particulières aux idées générales. Faute d’ampleur dans l’esprit, il reste Vénitien, municipal comme les anciens chroniqueurs, même dans ses Discours politiques, le meilleur de ses ouvrages. Il y présente, sur les gouvernements de l’antiquité et des temps modernes, des aperçus nouveaux, qu’on prétend retrouver dans les Consi- ^ dérations sur la grandeur et la décadence des Romains. Montesquieu, s’il a connu Paruta, a su s approprier, par l’art de l’exposition et la magie du style, des idées qui semblent insignifiantes, dans les Discours politiques, par
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PAttUTA. — PAUL JOVE.
la faiblesse de l’expression. Mauvais écrivain en un temps où l’on exprimait presque avec trop d’arl la pensée, plein d’incorrections, de redites, de périodes trop longues, sans pureté comme sans élégance, Parula conserve cependant une dignité d'accent qui est moins un mérite de son ^yle qu’un trait de son caractère. ,
.Tous ces théoriciens de la politique n’eus6ont.transmis à la postérité que de vagues rêveries, s’ils n’avaient appuyé leurs opinions sur l’histoire du pa^é. L’histoire cpi. les soutient était alors racontée peut elle-même'' par UAgrand nombre d'auteurs et tient une place considérable parmi les écrits en prose, au seizième siècle. Si le plan de cet ouvrage n’excluait les écrivains qui ont employé la langde latine, il faudrait parler ici de Paolo Giovio ou Paul Jove, évêque courtisan que n’entrevit jamais son diocèse de Nocera, historien inexact et de mauvaise foi, mais curieux à lire dans Y Histoire générale ^ son temps, qu’il mAis a laissée. Ceux qui ont préféré la langue vulgaire pourraient être répaalis en deux classes, suivant que ledf -éducation s’était fai^ sous les auspices de la liberté ou sous le joug de la tynnnie. Les uns ont une force de talent qui manque aux autres : le premier deWs est Francesco Guicciardini, contemporain de Maof^vel et son ami.
''-tiuîcciardin était né à Florence d’une famille illustre, mais appauvrie, et lort pccupée, depuis plusieurs générations, à refaire sa fortune. A l’àge de vingt-neuf ans, il était parti, comme ambassadeur de la république flonntfne pour la cour de Ferdinand le Catholique qui, à défaut de Machiavel, eût inventé le i machiavélisme. La
restauration des Médicis ayant mis fln à cette mission, Guicciardin fut l’humble serviteur des nouveaux maîtres tant qu’ils dispensèrent les grâces; il sut rester neutre, pour n’étre point victime, entre les Français et Florence, à l’heure de Marignan ; il devint avocat consistorial, gouverneur de Modène et de Reggio, président des Romagnes, par le choix de Léon X, d’Adrien VI, de Clément VU, succession de faveurs d’autant plus surprenante, que chacun de ces papes destituait, en ceignant la tiare, les créatures du règne précédent. Florence ayant reconquis sa liberté, Guicciardin offrit d’abord avec empressement ses services, et ne les refusa que lorsqu’il prévit un changement prochain.
Il se réservait de nouveau pour les Médicis, dont il conduisit le parti après leur dernier triomphe, et dont il brigua l’alliance pour sa fille ; mais l’astucieux Cosme, qu’il avait poussé au pouvoir pour en faire son gendre, préféra un mariage politique, et, jaloux de gouverner seul, renvoya dans une retraite forcée cet ami aux dehors austères, qui n’avait trouvé dans l’intrigue ni la puissance ni le bonheur. Il n’y a d’unité dans cette vie troublée que celle qui consiste à voir en toutes choses l’intérêt personnel. Giucciardin se répand contre le clergé en violentes injures, dans des écrits qui ne parurent qu’après sa mort ; il ne blâme Luther que de ses attaques contre le dogme, et cependant il sert le pape avec autant de zèle qu'il sert les Médicis. Il se soumet aux vues les plus contraires aux siennes, non en sujet qui cède à la force ou en citoyen qui plie sous la loi du nombre, mais en instrument qui exécute, fût-ce au prix
6UICGIARDIN.
d’atroces rigueurs, des desseins qu’il désapprouve; il contraint ses compatriotes à subir un joug qu’il déteste lui-méme, et il poursuit ses plus chers amis sans relâche, quand ils essayent de le secouer.
Loin d’étre un politique de génie, il n’est donc qu’un empirique, conservateur de l'ordre établi tant qu’il en espère l’avancement de sa fortune, partisan du pouvoir d’un seul, avec cette condition dérisoire que le despote soit homme de bien. Les vues libérales, constitutionnelles même qu’on lui prête, en transportant au seizième siècle des mots et des idées modernes, tiennent moins de place encore dans sa pensée que l’indépendance ou l’unité de l’Italie dans celle de Machiavel. Comme Machiavel, il a des maximes immorales : il ne veut de la fraude que par exception, mais il ne la bannit point de la politique, et ses réserves à cet égard n’ont pour but que de lui acquérir la réputation d’honnêteté qu’il recherche, peu soucieux d’ailleurs de la mériter. Il recommande de nier, eût-on contre soi l’évidence, de faire des promesses, ne dût-on pas les tenir, de ne laisser connaître le fond de notre pensée ni à nos proches, ni à nos plus intimes amis.
Il serait surprenant que ce caractère sans noblesse se fût allié à un talent de premier ordre. Les lettres familières de Guicciardin manquent d’agrément et même de style ; elles dénotent un esprit naturellement sans grâce et pesant. Dans ses lettres d’affaires, froides et compassées, il parait chagrin et perd singulièrement à être mis en regard de Machiavel. C’est comme historien que ce triste homme d’état a mérité de vivre. Son Histoire
(T Italie, heureux fruit de la retraite où Cosme de Mcdicis i l’avait relégué, embrasse la période agitée où lespro- ,, vinces de l’Italie ont reçu les constitutions despotiques ' dont la révolution française put seule les affranchir un instant (1490-1534). Bien renseigné sur les événements, qu’il juge avec justesse et qu’il raconte avec une sin- > cérilé qu’on admirerait davantage, si, pour ne pas troubler sa vie, il n’avait ajourné à sa mort la publication de i ce travail, Guicciardin jette de vives lumières sur l’art de la guerre, sur les négociations et les traités ; il écrit d’un style pur et correct, qu’il travaillait beaucoup, on * le voit à l’infériorité des quatre derniers livres, auxquels il n’eut pas le temps de mettre la! dernière main. C’est une preuve de sagacité, et, dans une certaine me-' sure, de patriotisme; d’avoir préféré à l’idiome' toscan, f qu’il parlait de noifisance, mais dont la vivacité gra- i cieuse ne pouvait être goûtée hors de la, province, la langue commune de la nation pour rédiger une histoire d’Italie. Cet ouvrage, qui efface, pour la première fois,* lee frontières factices tracées par la politique, n’a son < modèle ni à Rome ni en Grèce, où une viBe était tout ; l’État, et crée, en quelque sorte, par undieuretix pressentiment de l’avenir, ce dont le hasard et les fautes des hommes avaient privé la péninsule, l’unité d’existence > et la conformité d’intérêts. • - "i
Celte vue de génie est un titre à la reconnaissance des Italiens, mais elle ne fait pas de ï Histoire d Italie un chef-d’œuvre : les défauts de Guicciardin sont graves et nombreux. La ruine de son ambition ayant asson^eison > humeur, il ne voit et ne dit que le mal ; il blâme tout >