L’HISTOIRE D’ITALIE DE SBICCIARDIN
dans le seizième siècle, si grand malgré ses misères et ses violences. Souvent, les narrations, les descriptions sont horribles plutôt que pathétiques, on regrette la profondeur, la vie, le coloris des anciens. On s’irrite de réflexions froides et longues aux endroits où l’on voudrait courir, s’échauffer, ou, du moins, n’étre pas refroidi. Dans les portraits, comme dans tout le reste, les détails mal groupés s’ajoutent sans fin les uns aux autres, plutôt qu’ils ne forment un ensemble, et rompent, par leurs disparates, l’unité du personnage ou du sujet. C’est que Guicciardin comprend mieux les peuplesque leshommes; il saisit les traits généraux plutôt que les traits vivants, et, dans les hommes mêmes, qu’il fait à son image, il voit toujours le calcul, jamais la passion.
Ses harangues, car il en a, comme tous les historiens de son temps et de l’antiquité, sont monotones, prolixes, et «sentent un peu, selon .Montaigne, le caquet scholastique. » Toutes les beautés, en effet, y sont empruntées; il n’y faut voir qu’un pastiche de Tite-Live, un essai d’écolier, si l'on peut dire, fait par un homme grave et d’àge niùr. Le style, supérieur par la pompe et par le nombre, par la pureté peut-être, à celui de Machiavel, est gûté par une diffusion fatigante, par une succession continuelle de périodes lourdes, embarrassées, interminables, « ennemies des poumons, » comme dit Maffei. Le critique Boccalini imagine plaisamment qu’un Spartiate condamné, pour avoir dit en trois mots ce qui pouvait l’être en deux, à lire le récit que fait Guicciardin de la guerre de Pise, supplie ses juges, après avoir essayé d’obéir, de l’envoyer plutôt aux galères, de l’enfermer
entre quatre murailles ou même de l’écorcher vif. .
Si l’on ajoute que malgré un instinctif et louable effort pour faire une histoire vraiment italienne, l’ouvrage, dépourvu de philosophie, conçu à un point de vue étroit, est d’une monotonie qui fatigue à la longue et ralentit l’intérêt; qu’en outre Gnicciardin ne rapporte rien à la vertu,
(K en quoi, comme dit encore Montaigne, il est à craindre qu’il n’y ait du vice dans son goût ; » si l’on considère qu’il ne rachète point ce tort, comme fait Machiavel, par des qualités supérieures, et qu’on ne trouve en> lui> ni. l’âme qui sent et s’émeut au spectacle du bien et du mal, ni le juge qui burine les arrêts de la postérité, on corn- i prendra pourquoi, eût-il tous les mérites d’écrivain, ^ d’orateur, de narrateur, de peintre, de philosophe qui v, lui manquent, il ne sera jamais qu’au second rang. ; ,
C’est ai^troisième qu’il faut reléguer les autres historiens de ce temps, quoique plusieurs, l’emportent sur • ^
Guicciardin par la dignité personnelle, par la noblesse
de l’âme et le désintéressement. Ainsi Jacopo Nardi (1496-1556) qui s’était préparé, en traduisant Tite-Live, r à raconter l’épopée florentine, c’est-à-dire la révolution^ populaire de 1527, s’exilait au retour des MédiciSi^êt ter- . minait ses jours à Venise, dans la fière liberté de l’exil,'^ plutôt que de rentrer dans Florence asservie ; mais les regrets de ses concitoyens, dont il restait l’oracle, le suivaient dans sa retraite, et l’estime universelle adoucis- » sait son patriotique chagrin. Trop attaché peut-être aux vaincus pour être juste envers les vainqueurs, il put du > moins venger, dans l’histoire, les fiers républicains qui avaient donné leur vie pour sauver leur honneur et