‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 67 sur 169 · HISTORIENS : VARCHI, ADRIANI · texte numérisé non relu

HISTORIENS : VARCHI, ADRIANI

Tiraboschi l’accuse, non sans raison, d’avoir vendu sa plume. Il avait accepté, brigué peut-être les faveurs de Cosme des Médicis et consenti à écrire l’histoire de ce prince sur des documents qu’il avait fournis lui-même et destinés, comme il était naturel, à le montrer sous de favorables couleurs. C’est donc en vain qu’on fait un mérite h Varchi de sa sévérité pour les précédents Médi- • cis, et des justes éloges qu’il décerne h quelques répuhli-' cains : le plus subtil raffinement de la flatterie n’est-il pas de rehausser un prince en rabaissant ses prédécesseurs? Les patriotes que loue cet annaliste de cour sont précisément ceux que les Médicis qu’il sacrifie avaient rencontrés pour adversaires ; quant aux ennemis du maître régnant, il ne leur ménage pas le blâme. Or Cosme, plus que personne, tenait à n’être pas confondu avec ses ancêtres : il les appelait des usurpateurs, et se prétendait prince légitime, comme élu du conseil des quarante- huit, qu’il avait à sa discrétion. Au lieu de se prêter à cette fantaisie, Varchi, s’il eût obéi à sa cons- ■ cience, aurait réservé pour son hypocrite protecteur les sévérités de l’histoire, en se résignant, comme tant d’autres, à une publication posthume; mais grièvement blessé par un assassin mystérieux, soit pour les vérités que contenait le premier livre de l’ouvrage, soit pour lesl révélations qu’on redoutait des suivants, il s’enferma dès lors dans les bornes étroites que fixe à la pensée un gouvernement ombrageux.

Giovaii Dattisla Âdriani (1513-1579) n’eut pas môme à vaincre de légers scrupules pour écrire avec les mémoires ou commentaires que Cosme lui fournissait, une

histoire de ce temps qai continue jusqu’en 1574 celle de Guicciardin, sans en reproduire le style pur et travaillé^ les considérations judicieuses et les sensibles efforts pour s’élever à la critique historique. Àlîn d’éviter les grossiers mensonges que propageait verbalement la flatterie, mais qu’un historien ne pouvait consigner par écrit sans se couvrir de ridicule, Adriani n'imagina d’autre moyen que de laisser des lacunes, nécessairement fort nombreuses, aux endroits scabreux.

D’insatiables besoins poussèrent Scipion Ammirato (1531-1601) à plus d’audace ou d’effronterie. Cet homme qu’on pourrait ranger parmi les politiques, que Cosme le grand duc avait fait son historiographe, qu’hébergeait et logeait le cardinal Ferdinand de Médicis, que protégeaient le duc d’Urbin et le pape Clément YIII, passait sa vie à solliciter et à crier misère. Si l’Académie de la Crusca l’appela le « nouveau Tite-Live » pour une histoire de Florence qui remonte à la fondation de cette ville, et dont le principal mérite est d’être la plus complète qui eût encore paru, c’est que des académiciens courtisans trouvaient leur compte à flatter indirectement le prince, en surfaisant un ouvrage qu’il s’était fait lire avant la publication, et qu’il approuvait. Depuis que la renommée d’ Adriani et d’ Ammirato ne se mesure plus qu’à leur talent, ils sont déchus du rang où leurs contemporains les avaient placés ; mais ils sont encore au-dessus de Borghini, dont les deux volumes sur les Origines de Florence dénotent pourtant, malgré bien des erreurs, une certaine connaissance des antiquités ; ils surpassent également ce Giambullari qui.

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dans une Histoire générale de T Europe écrite avec pureté, quoique sans critique, demande à des détails romanesques et peu croyables l’intérêt qu’il ne sait pas répandre sur les faits.

Tous ces historiens appartiennent à la Toscane ; mais l’époque’ est enfin venue où l’on en peut sortir. Angelo di Costanzo (1507-1585), grand auteur de sonnets et fort soigneux de son style, écrivait, vers le même temps, une Histoire générale du royaume de Naples, où il s’attache à réfuter son prédécesseur Collenuccio, dans un récit régulier et grave, dont reposent, sans en détourner, de judicieuses réflexions. On a longtemps laissé dans l’ombre un ouvrage élégant et court de Gamillo Porzio sur la conjuration des barons contre Ferdinand de Naples, et dont la publication tardive est un des services rendus, de nos jours, aux lettres par Giordani. A Yenise, Bembo traduisait en langage vulgaire l’histoire de cette ville qu’il avait d’abord écrite en son latin fleuri, avec une partialité qui ne recule pas devant l’apologie du sombre gouvernement des Dix. Combien Paruta n’estil pas préférable, ne fùt-ce que pour les réflexions politiques dont il orne ses deux histoires de Yenise et de Chypre, et pour sa louable tentative d’expliquer, dans les pays dont il s’occupe, les événements qui s’y accomplissent, au moyen de ceux dont les contrées voisines sont le théâtre, sans que la méthode en souffre et qu’on perde de vue le sujet! Chaque ville, à cette époque’, avait ses historiens, mais la plupart écrivaient en latin et manquaient d’un talent véritable. Telle était pourtant leur supériorité sur les plus renommés dans le reste de

l’Europe, qu’on venait, de toutes les cours étrangères, demander à l’Italie des historiographes. C’est ainsi que Paolo Emili écrivit en langue latine une histoire de la France, Polidorio Virgilio de l’Angleterre, Lucio Marineo de l’Espagne, et plusieurs autres de l’empire allemand. Aucun de ces écrivains, si l’on excepte Guicciardin et Machiavel, n’avait pour la vérilé le respect qui lui est dû : le désir d’orner leur récit les poussait à des inventions de fantaisie qui ne conviennent qu’aux œuvres d’imagination.

Il valait mieux y revenir sans détour, écrire des contes, des nouvelles, des romans, sorte d’ouvrages assez semblables, quand ils ont pour fondement un fuit historique, à l’histoire telle qu’on l’entendait en Italie dans la seconde moitié du seizième siècle. Le quinzième avait eu quelques conteurs ; mais quoiqu'ils écrivissent en latin, ils firent mauvaise figure dans cet âge de l’érudition. Les de Poggio Bracciolini ne doivent d’être

connues qu’à leur caractère licencieux; les nouvelles en prose de Burchiello, de Luigi Puici ne le seraient point sans la curiosité tardive qu’ont les époques blasées sur les chefs-d’œuvre, d’exhumer les écrits les plus dignes d’oubli. Les soixante-onze Porrettane, que Giovanni Sabadino écrivit pour distraire Andrea Benlivoglio, dont il était le secrétaire, n’eurent qu’une vogue de peu de jours, et celle qu’obtint Masuccio de Salerne pour son spirituel mais incorrect Novellino, s’explique par le plaisir que prend la malice populaire aux récits oû les abus religieux sont tournés en ridicule, où l’on voit les culottes miraculeuses de saint Griffon portées en

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