LES -CONTEURS DE NOUVELLES. — LASCA
ptfooession, un bras de saint Luc ressuscitant les morts, î
le Paradis vendu dans Rome à prix d’argent. Au sei- 1
aième siècle, la faveur qu’obtient la langue vulgaire re- * 1 i
jaillit sur les recueils de nouvelles. Le Belphégor de Machiavel, conte sans prétention, suscite d’innombrables récits très- prétentieusement travaillés. Ce n’est .plus au gros du public qu’on cherche à plaire, il n’a de goût encore qu’aux romans de chevalerie; c’est aux raffinés qui prisent par-dessus tout les délicatesses du atyle, les élégances de la diction. L’imagination, chez des esprits médiocres, n’ayant plus assez de confiance en elle-même, .s’appuie à celle d’autrui et multiplie les pastiches de Boccace, qui est déjà un ancien, pour un peuple dont le goût a si rapidement changé. Ce n’est point par leurs nouvelles que Firenzuola, qu’Alamanni ont mérité de vivre. Strapparola, sans l’indécence de ses pensées et le cynisme de ses expressions, n’eût pas obtenu le succès, qui ne lui fit point défaut parmi ses contemporains. On se tairait, enfin, sur les nouvelles de l’AréUn et de Parabosco, si l’on n’y trouvait, dans deux personnages, une lointaineressemblance avec le Tartuffe et l’Elmire de Molière.
Le plus renommé de ces imitateurs, Anton-Francesco Grazzini, mieux connu sous le surnom de Lasca, qu’il voulut porter dans les sociétés littéraires (1503-1583), ne réussit qu’à moitié dans le genre de la nouvelle.* Ce qui lui a nui, c’est d’avoir fait des études insuffisantes, que ne réparèrent jamais complètement ni la lecture des anciens, ni le commerce des beaux esprits ; c’est surtout de n’avoir pris la plume que pour ajouter aux
médiocres proiits de son métier d’apothicaire. Ses trente récits, qu’il destinait à divertir les convives de trois soupers, sont, pour ce motif, intitulés Cene : c’était la mode, alors, de grouper plusieurs, nouvelles sous ces titres vagues, soupers, nuits, délassements. Lasca ne sait pas garder le ton d’un sujet : il termine en plaisanterie ou par le ridicule tel conte qui aurait dù tirer des larmes. Mais il y a de la gaieté dans l’invention, et un style qui charme les Italiens. Persuadé que l’art d’écrire consiste non à imiter les doctes, mais à épurer et à orner le langage des hommes du monde qui parlent bien, il n’eut garde de reproduire la période toute latine de Boccace ou les fausses élégances du servile troupeau des imita- .teurs, et en remontant avec discrétion aux premiers maîtres de la langue, il donna plus de fraîcheur et plus de propriété à l’expression. * , ^
C’est par le style et la langue qu’il l’emporte sur le .. dominicain Bandello (1480-1561), si supérieur par le fond. Ce conteur fécond, ce Piémontais devenu évôque d’Agen, était né au temps des luttes héroïques de la liberté menacée. 11 y puisa la volonté et la force d’être lui-même ; il sut conserver au sein des austérités une imagination vive et gaie qui éclate dans ses deux cent quatorze nouvelles, et qui va, selon le goût dominant, jusqu’à la licence. Il s’affranchit de la poétique traditionnelle, et, au lieu de donner, comme faisait Boccace, la parole à divers personnages, il la prenait lui-même, croyant par là éviter la monotonie où il devait inévitablement retomber. Il est, en outre, plus historien que conteur, défaut réel, mais excusable, puisque, sans ces-
LES CONTEURS DE NOUVELLES. — BANDELLO. 193 ser d’être amusant, Bandello fait connaître les mœurs de son époque avec autant de franchise que de sentiments généreux. Il condamne les erreurs, les exagérations, les hypocrisies, les violences; il attaque les princes en critiquant les maximes de Machiavel ; les vices de l’Église, en demandant une réforme ; l’intolérance en poursuivant de son blâme les excès des protestants et des catholiques; les scandaleux abus qui résultent de l’amour et de la galanterie, en les montrant avec crudité. Malgré tant de mérites, Bandello n’a point obtenu la gloire, parce qu’il n’est pas écrivain. Il dédaignait cet art qui fait vivre les ouvrages, se contentait d’être simple et clair, d’éviter les grandes périodes, les répétitions et les longueurs, mais il n’avait nul souci de ses incorrections lombardes, souvenir de sa jeunesse, ni de ses idiotismes gascons des bords de la Garonne, où s’écoula son âge mûr.
Quant à la licence de ses tableaux qui lui nuit autant dans la postérité qu’elle le servit auprès de ses contemporains, les conteurs d’alors prétendaient n’y voir qu’un ,
moyen de mieux graver dans les esprits quelques précep- * tes moraux. L’Arétin lui-même n’ose-t-il pas dire qu’il a . *
écrit ses infamies pour la gloire de Dieu et le bien de l’humanité? Quiconque voulait être sérieux et chaste ' • dans ce genre d’écrits, ne trouvait point de lecteurs. Ainsi Cintio Giraldi (1504-1573) dans ses Cent Nouvelles [Ecatommiti), Sebasliano Erizzo (1525-1385) dans ses Six Journées, Ascanio Mori, moins bon écrivain qu’eux, ont beau prêcher la vertu, le public les délaisse, parce qu’il les trouve ennuyeux. 11 n’y a que le récit des aventures
is
tragiques qui puisse, au seizième siècle, se passer de détails libertins. C’est le mérite du conte, heureusement inventé par Luigi Porto, où sont exposées les touchantes amours de Roméo et de Juliette : Bandello modiGait, sans l’épuiser, ce récit pathétique, et Shakspeare y trouvait une de ses plus belles inspirations.
Le roman n’a pu s’acclimater en Italie au même degré que la nouvelle, quoiqu’il n’en soit que le développement naturel : les premiers récits qui avaient rencontré le succès dans le genre romanesque étaient des poèmes en vers ; l’habitude s’était répandue de croire qu’on ne pouvait traiter en prose, avec quelque étendue, les sujets d’imagination. Toutefois, le seizième siècle, au lieu d’imiter les anciens dans leur langue, comme faisait le quinzième, avait conçu le dessein plus judicieux de faire passer dans la littérature italienne toutes les formes de composition qu’ils avaient illustrées : il y eut donc quelques romans en prose, parce qu’on en trouvait chez les anciens. La Filma de Niccolô Franco (1505-1569) ouvrage souvent obscène, est plein de renseignements curieux sur les mœurs, la politique, la littérature, et s’inspire tout ensemble des Latins et de Boccace. Les Discours des animaux et l'Ane d’or, de Firenzuola (1493-1548), déparés par une élégance bizarre, artiûcielle, trop académique, rappellent visiblement Lucien et Apulée. Enfin il faut rattacher aux souvenirs d’Homère et de Plutarque la Circé du bonnetier Gelli (1493-1563), et les Caprices du Tonnelier, où le même auteur met sous une forme romanesque, et, cette fois, presque originale, tout ce qu’il sait de philosophie.