LES ÉTUDES DE LANGUE
rent de Médicis. Cet habile despote, pour détourner les esprits de la politique, les portait sur des questions philosophiques ou littéraires, et s’y associait lui-méme, servant à la fois sa politique et ses propres goûts. D’autres académies, en petit nombre, s’étaient formées sur ce brillant modèle, celle, par exemple, que le pape Paul III persécutait à Rome, et celle qui, sous la savante direction d’Alde Manuce, à Venise, s’occupait utilement de collationner les manuscrits, d’indiquer des leçons, des interprétations nouvelles, de déchiffrer des inscriptions ou des médailles, de discuter le mètre d’une ode latine ou la propriété d’une locution.
Pour que l’usage légitime d’une institution favorable aux lettres devint exagéré et funeste, il fallait l’oisiveté d’une époque et d’une ville oû les germes de torpeur si habilement semés par les deux premiers Médicis étaient devenus comme une végétation luxuriante, qui étouffait tout développement spontané des esprits ; il fallait à ce goût tout nouveau dont les Italiens se prenaient pour la langue vulgaire, les encouragements intéressés de cette famille de parvenus qui substituait, pour assurer sa tranquillité, à l’étude des idées celle des mots. Sans doute on fait trop d’honneur à la perspicacité du second Cosme en croyant qu’il sentit, comme nous le sentons aujourd’hui, que ce qui paraissait alors si important était, en réalité, très-futile. Cosme n’eût jamais favorisé de libres travaux qui eussent mis en danger son despotique édifice, si laborieusement élevé, au prix de tant de proscriptions, de confiscations et de gibets ; mais comme tous les lettrés de son temps, il mettait de bonne foi une importance ex-
tréme aux minuties littéraires. Il avait trop le désir de devenir Auguste, après avoir été Octave, pour reculer devant les moyens de susciter un Horace ou un Virgile, si son esprit eut vu plus loin que les hommes dont il vivait entouré.
En l’année 1540, dans la maison du Florentin Mazzuoli, un petit nombre de jeunes gens instruits avaient contracté l'habitude de réunions fréquentes qui leur don* nèrent l’idée de constituer une académie. Ils l’appelèrent, par une bizarrerie peu explicable, l’Académie des Humides, et chacun des membres fondateurs prit le nom d’un être ou d’un objet humide, par exemple le dard, poisson qu’on nomme en langue italienne lasca, la grenouille, le ver de terre, le scorpion, le. salpêtre, l’égout. Cosme de Médicis n’eut garde d’opposer des obstacles ; mais comme il avait confisqué le commerce, en s’en attribuant le monopole, il confisqua en quelque sorte l’institution nouvelle, lui donna le nom d’ Académie florentine, et, d’autorité, s’en déclara membre, commanda qu’on rédigeât des statuts, désigna des ^efs, parmi ses fidèles, les appela consuls ; enfin, sous couleur d’honorer l’Académie, mais en réalité pour l’avoir sous la main, il voulut qu’elle tint ses séances au Palais-Vieux, qu’il habitait lui-même. Ce qui montre surtout son dessein et son habileté en cette affaire, c’est qu’il s’arrogea un droit d’approbation sur les matières à discuter, et qu’en vertu de ce droit du plus fort, il les limita aux études propres à conserver la langue ; il écartait ainsi les discussions qu’il pouvait craindre, tout en flattant le goût de ses frivoles sujets.