LES ACADÉMIES
On vit bientôt qu’il les avait sainement jugés. L’Académie florentine existait depuis un an à peine, quand une scission éclata dans son sein. Par son caractère bizarre et difficile, Grazzini s’en était fait exclure ; il garda néanmoins son surnom de Lasca, que lui a conservé la postérité. Quelques amis le suivirent dans sa retraite, et fondèrent avec lui une société littéraire qui rallia plusieurs membres de l’Académie florentine,' fatigués, disaient-ils, d’entendre des leçons sur les stances de Pétrarque et les tercets de Dante, jugés selon les doctrines d’Aristote ou de Platon. Celte plainte n’était pas sincère : en entrant dans le cénacle de Lasca, ces académiciens dégoûtés eussent dû quitter celui du Palazzo Vecchio; or ils tinrent à honneur de siéger dans les deux.
Comme il semblait qu’on ne pût rien changer à l’objet des discussions et des études, c’est pour dicter ses règlements que la société dissidente fit de curieux efforts d’imagination. Après quarante années de projets et de débats ridicules, elle résolut de devenir, en quelque sorte, une allégorie vivante, et de se donner pour une compagnie de meuniers qui trient la farine dans le son, au moyen du blutoir. L’emblème fut un blutoir avec celte devise : Il più bel fior ne coglie (il en cueille la plus belle fleur), qui indique assez qu’il s’agissait de trier les mots de la langue et de rejeter tous ceux qui ne sembleraient pas bons. Cette triomphante .métaphore s’imposa, dès lors, avec une sorte de tyrannie. La société si humblement fondée devint l’académie de la Crusca, c’est-à-dire du son, image de la langue même, et du mélange des mots bons avec les mauvais. Tous
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les membres, à l'exception de Lasca, prirent des noms empruntés aux deux métiers du meunier et du boulanger ; Canigiani s’appelle le pétri (gramolato), Deti, le mou {sollo) ; Zanchini, le macéré [macerato) ; Derossi, le pain bis [inferigno] ; Salviati, l’enfariné {infarinato). Les sièges des académiciens imitaient par leur forme la hotte à porter le pain ; le dossier rappelait la pelle à remuer le blé, les coussins ressemblaient à des sacs.
C’était une puérilité d’autant plus inexcusable, après tant d’années, que l’Académie des Humides avait provoqué par toute l’Italie le plus sot esprit d’imitation. L’on avait vu se former et s’enfler de leur vaine importance les académies des Élevés, des Lucides, des Obscurs, des Transformés, des Immobiles, des Gelés, des Enflammés, des Altérés, des Enchaînés, des Inégaux, des Désunis, des Fantasques, des Insensés, des Étourdis, des Solitaires, des Irréguliers, des Grossiers, des Stables, des Instables, des Éthérés, des Éveillés, des Oisifs, des Occupés. Dans chacune de ces compagnies, les membres prenaient des noms de convention, toujours analogues à celui de la compagnie même. Ainsi parmi les Enflammés on trouvait le brûlé, le grillé. Tardent ; parmi les Empressés, l’inquiet, le vif, le rapide ; parmi les Vignerons, qui siégeaient à Mantoue, et qui semblent antérieurs même aux Humides, la serpe, le coing, le verjus, Téchalas. L’emploi du temps n’était pas moins misérable. Se trouvait-il, par exemple, que, dans la sérieuse assemblée de la Vertu, le consul eût un grand nez, Annibal Caro faisait Téloge des grands nez dans un long discours. C’est parce que François 1" avait un grand