L’ACADÉMIE DE LA CRUSCA
nez, disait cet écrivain trop vanté, qu’il était un grand roi. S’il fut vaincu à Pavie, c’est qu’il avait alors un emplâtre au nez, ce qui permetiait à la grande bouche de Charles-Quint de reprendre tous ses avantages. Ne diraiton pas les temps de décadence où, pour répondre à ce Dion qui faisait l’éloge de la chevelure, Synésius, un grave évêque, prenait la plume pour célébrer la calvitie?
L’Académie de la Crusca était donc sans excuse quand, après quarante ans d’expérience, et, si l’on peut dire, de ridicule, elle renchérissait encore sur les folies dont elle était témoin. Définitivement constituée en 1587 par les efforts de Leonardo Salviati, parent honnête mais vaniteux des Médicis, et jaloux d’exercer dans les lettres la part de despotisme qu’on lui refusait dans la politique, celte illustre compagnie se réunit chez Dati, son premier arcbiconsul, et, couronnée de laurier, l’écouta prononcer au dessert un discours d’inauguration, qui devint dès lors le premier devoir de cette chaîne pour quiconque en était honoré. Vain étalage de figures de rhétorique, d’érudition pédantesque, de mots, de phrases, d’arguties qu’on appelait fleurs de la langue, ces harangues prirent le nom de cicalate, sans doute parce que l’orateur, par son débit monotone, rappelait le cri de la cigale. Les sujets traités étaient tout à fait dignes de cette affectation puérile et de ce déplaisant débit. On louait le premier jour d’août, la salade, le concombre, l’hypocondrie , on recherchait qui était antérieur de la poule ou de l’œuf. Ces belles choses avaient alors tant de prix qu’on en fit le volumineux recueil des Prose florentine ; jamais on n’a
consacré à une pins étrange éloquence un plus singulier et plus vain monument.
Pour rencontrer quelques orateurs véritables, il faudrait remonter aux derniers temps de la liberté, où le discours de"Nardi à Charles-Quint contre la tyrannie du duc Alexandre, bâtard des Médicis, fut célébré dans toute l’Italie comme égal aux chefs-d’œuvre de l’éloquence antique. Mais Salviati, Varcbi, Segni, Davanzati, Lollio Poggian», Navagero, Speroni, les vrais orateurs de cette période verbeuse et raffinée, croyaient que tout l’art du discours consistait à relever par des figures de rhétorique ou à noyer dans un océan de paroles les plus minces et les plus stériles sujets. Les prédicateurs les plus illustres, Panigarola entre autres, ne se distinguaient de leurs obscurs devanciers que par la redondance des synonymes et l’accumulation des épithètes. Ils pratiquaient l’éloquence telle que l’enseignaient dans les écoles les maîtres renommés qui peuplaient avec les rhéteurs et les grammairiens ces tristes académies où, peu à peu, se perdaient à la fois le bon sens et le goût.
Constituées avec ces formalités ridicules, elles appliquaient à la langue le despotisme capricieux des Médicis. Comme on n’osait décider sur l’excellence des mots à la pluralité des voix, les académies invoquèrent l’autorité des écrivains du passé : en faire la loi du langage parut un sûr moyen de le fixer; mais les sublimes hardiesses de Dante effrayant ces puristes, ils s’en tinrent à Boccace, et principalement à Pétrarque, qu’ils déclarèrent sans défauts, digne d’être imité en tout, sans réserves, sans examen. Cette idolâtrie ne fut 'nulle part plus
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lés PURISTES, — SALVIATI. ' 205
tyrannique et plus aveugle qu’au sein de la Crusca ; elle se personnifia, si l’on> peut dire, dans l’impérieux Salviati (1540-1589). 11 poursuivait quiconque faisait preuve d’indépendance littéraire, et l’infortuné Tasse fut au nombre de séS victimes. 11 n’admit point d’autre modèle de la prose que Boccace, et pour répondre aux difficultés qu’élevait l’Église, il soutint contre elle, au nom de l’Académie, de longs et plaisants débats, qui se terminèrent par des concessions réciproques ; un accord solennel fit du Décaméron expurgé l’ÉvangUe littéraire de l’Italie. C’est ce profane chef-d’œuvre qui inspirait à Salviati son principal ouvrage, Avertissements sur la langue du Décaméron. L’élégance académique ajoute encore à l’ennui de ces recherches pédantesques : la troisième partie contient cent quatre-vingts pages du grand format qu’avaient alors les livres, consacrées à discuter la grave question de savoir si les lettres de l’alphabet sont mâles, femelles ou hermaphrodites, et à étudier l’art de les prononcer.
Mais pourquoi reprocher ces scolastiques minuties à un homme qui avait déjà écrit un gros volume sur la conjonction et, en un temps où une femme distinguée, Isabelle Orsini, fille de Cosme des Médicis, composait un traité grammatical sur la particule mai, où le savant Galilée se détournait de ses graves études pour faire au Tasse des chicanes de mots, à la veille enfin du jour où, en France même, allaient s’ouvrir, à l’hôtel de Rambouillet, ces vives et célèbres disputes sur la conjonction car ? Il a manqué aux Italiens un Molière, pour faire justice de ces excès grotesques avant qu’ils devins-
sent irrémédiables. Les auteurs de génie qui font la gloire du seizième siècle, dans la péninsule, avaient déjà produit leurs écrits immortels, lorsque cet amour pour les mots se tourna chez les esprits médiocres en une sorte do frénésie, et suscita bientôt, à la grande satisfaction des princes, les plus vifs, les plus durables et tout ensemble les plus inutiles débats. SiCosme de Médicis, par exemple, avait pris un intérêt véritable à son Académie florentine, il l’eût défendue contre les attaques et les empiétements de la Crusca ; il laissa au contraire les rivalités grammaticales se déployer et s’aigrir avec une liberté qu’il n’accordait à personne pour de plus sérieux objets.
La plus risible et, en même temps, la plus violente de ces tempêtes s’éleva à propos du nom même qu’on voulait donner à la langue. C’était, à y regarder de près, une question de fond plutôt que de forme, car il semblait naturel que la province dont le dialecte était le plus pur et le plus répandu fît prévaloir le nom qu’elle portail ellemême, et propageât l’usage de son beau parler. L’Académie de la Crusca soutint les droits de Florence ; Yarchi les développa dans son prolixe et faible Ercolano, Ce qui donnait surtout du poids à son opinion, c’était de voir s’y ranger le vénitien Bembo, bon juge en ces matières, qui reconnaissait trop la supériorité de la langue florentine pour ne point l’employer dans ses écrits, quand il n’écrivait pas en latin. Mais, en fait de langue, il y avait trop peu de différence entre les villes de la Toscane, pour que, jalouses comme elles l’étaient de Florence, elles consentissent volontiers à Ini reconnaître cette nouvelle suprématie. A Sienne, par exemple, on proposait
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