DÉBATS SUR LE NOM DE LA LANGUE
que la langue fût appelée siennoise; toutefois l’usage prévalut quelque temps, même à l’étranger, de l’appeler toscane ; c’est le nom qu’emploie Rabelais. Enfin,: par une heureuse inconséquence, l’Italie lettrée tout en adoptant exclusivement l’idiome de la province où, depuis deux cents ans, on parlait et l’on écrivait avec le plus d’élégance, n’en supprima pas moins le nom pour y substituer le sien. Trissino ouvrit le premier cet avis, auquel la nation entière s’est ralliée. 11 publia le traité de Dante sur l’éloquence vulgaire pour prouver que a la langue écrite n’est qu’un perfectionnement de la langue parlée accompli par les doctes, et dont le plus grand nombre peut profiter après eux. » Les Florentins, pour le besoin de leur cause, nièrent que l’ouvrage fût de Dante, quoique Villani en eût fait mention, et quand on leur eut péremptoirement répondu par la publication du texte latin, jusqu’alors inconnu, loin de s’avouer battus, ils forgèrent maint ouvrage qu’ils attribuèrent, en guise de réplique, à leurs plus grands écrivains. Ainsi parut sous le nom de Machiavel un dialogue où l’auteur, trahissant sa fraude, s’emporte violemment contre* Dante, ce que n’eût pas fait l’impassible secrétaire, et souhaite au fougueux gibelin de revenir à Florence, pour voir sa patrie exempte des maux qu’il lui prédisait dans ses vers, pour faire amende honorable en s’accusant lui-même, enfin pour y mourir une seconde fois sous le poids de sa honte et de ses remords.
Personne peut-être n’a plus fait en faveur de cette cause perdue que le Florentin Davanzati (1529-1606). Déjà dans ses ouvrages sur l’histoire d’Angleterre et sur
l’économie politique, il prêche d'exemple et parle le plus pur langage de sa ville natale ; mais c’est surtout dans sa traduction de Tacite, principal fondement de sa renommée, qu’il parait, à cet égard, digne d’être étudié. S’il affecte d’être plus concis que son modèle, ce qu’il ne peut faire, dans une langue embarrassée d’auxiliaires, de participes, de particules, qu’en supprimant des pensées, pour supprimer des mots, il réussit mieux dans son dessein de n’employer aucune expression qui n’apparttnt au dialecte florentin ; mais, il ne distingue pas assez entre les termes de la rue et ceux de la bonne compagnie. C’est pourquoi, malgré d’heureuses pages, il ne peut être lu avec fruit que par des Italiens instruits, capables de séparer l’ivraie du bon grain.
L’Académie de la Crusca n’échappa en partie au ridicule sous lequel ont succombé à la longue toutes les académies italiennes, que par l’œuvre de son dictionnaire, entrepris à une époque où aucune autre langue n’était assez formée pour se prêter à un semblable travail. Les dictionnaires antérieurs, en Italie même, n’étaient que d’informes essais. Le premier de tous avait paru à Naples, sous ce litre : Vocabulaire de cinq mille mots toscans, tirés de l’Arioste, de Pétrarque, dè Dante, de Boccace. Cet insuffisant recueil, œuvre de Fabrizio Luna, était hérissé de mots et de définitions si étranges qu’un second volume eût été nécessaire pour expliquer le premier. Accarisio, Alunno, qui vinrent ensuite, furent bientôt mis en oubli par la grande entreprise de la Crusca. Loin de contenir tous les mots de la langue, ce dictionnaire ne donnait que ceux qu’avait choisis dans les bons