L’ARIOSTE A LA COUR DE FERRARE
aligner des vers, et quand ces vers immortels virent le jour, le duc Alphonse demandait au poète où il avait pu prendre tant de sottises. Las et dégoûté, TArioste refusa de suivre ce prince en Hongrie; mais faute de savoir vivre dans la disgrâce, il accepta, pour en sortir, les ingrates fonctions de commissaire ducal dans le sauvage district de la Garfagnana. 11 y réprima non sans succès te brigan^dage, et, après trois ans d’exil, s’en revint au plus vite.
Pour toute faveur, on voulut l’envoyer à Rome; mais, plutôt que de s’y rendre, il se résolut à la retraite : il se souvenait qu’admis autrefois en présence de Léon X, il n’en avait obtenu qu’une poignée de main, un baiser sur les deux joues, et, pour l’impression de son poème, une bulle dont il dut en partie payer les frais. Pourtant il n’était pas riche : il touchait une pension établie sur un impôt qui fut supprimé, et comme le duc ne pensa pas à la reporter suri un autre chapitre de son budget, l’Arioste fut réduit aux cinq cents livres annuelles que le cardinal Hippolyte, en lui retirant son amitié, lui avait du moins laissées. 11 hasarde donc une discrète épigramme, quand ^ il se vante en quelques vers d’avoir bâti de ses deniers la petite maison qu’il habite. S’il n’eut point de pius^ graves sujets de plainte, c’est àsaprudencè, à sa modération qu’il le dut. Il mourut paisiblement comme il avait vécu (1533), après avoir, l’année précédente, réimprimé le chef-d’œuvre qui faisait sa glmre depuis dix-sept ans.
S’il eût suivi l’avis de Bembo, c’est en vers latins qu’il eût publié son Roland Furieux, N’en point faire un poème épique selon les règles anciennes, fut la seule concession qu’il ht à son ami. Écrire en langue vulgaire
raconter des aventures chevaleresques, telles étaient les premières conditions d’un succès que l’Arioste rêvait supérieur à celui de ses devanciers. Son dessein fut de prendre la merveilleuse histoire de Roland où Bojardo l’avait laissée, et de la continuer en puisant aux mêmes sources, mais sur un plan tout à fait diiïérent. Le héros n’est plus amoureux, il est furieux, ou, pour mieux dire, si belles que soient les scènes où Roland donne l’étonnant spectacle de sa folie, elles ne forment qu’un épisode, et le nom de ce paladin, favori de la foule, n’est conservé dans le titre du poeme, que pour attirer le lecteur en le trompant. Les aventures, les amours, le mariage de Roger et de Bradamante, personnages secondaires en apparence, tel est le véritable sujet que s’est donné l’Arioste, et l’on en pourrait être surpris, s’il n’avait fait de cette union l’origine même de la maison d’Este, dont, en courtisan habile, il flattait ainsi la vanité. Avec Bradamante et Roger commence et finit le récit. Il est traversé de mille épisodes, mais le poète, par diverses prédictions ou par d’autres’expédients, rappelle son objet quand il en paraît le plus éloigné. Ce désaccord entre le titre et la matière est une faute, que ne justifie pas l’exemple du facétieux Pulci ; mais la faute eût été plus grave encore, si ces deux personnages n’eussent été qu’épisodiques, de les mettre si souvent en scène, ou, quand ils étaient absents, d’en rappeler toujours le souvenir.
Le cadre de Y Orlando furioso, c’est donc la croisade fabuleuse de Charlemagne contre les Sarrasins, mêlée, suivant la poétique du genre, de mille aventures tragi-
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