LE ROLAND FURIEUX
ques, comiques ou galantes, propres à peindre la société confuse du moyen-âge. Malgré la multitude des détails, et à part l'épisode dont nous avons signalé plus haut l’importance , on peut distinguer trois points : la guerre des Sarrasins, qui contient l’admirable siège de Paris, égal aux plus beaux morceaux qu’on puisse lire en ce genre ; la folie de Roland, informé par les inscriptions gravées sur les arbres qu’Ângélique, qu’il aime, est éprise du beau Médor, et le voyage que fait dans la lune Astolphe, jaloux de rendre la raison à son malheureux ami ; le tout pour aboutir à l’idée-mère du poème, au mariage de Roger et de Bradamante, empêché, dans les deux premières parties, par toute sorte de péripéties, d’infortunes, d’enchantements, qui servent comme de fil conducteur vers le but final. Il règne donc dans ce désordre apparent un ordre véritable ; pour la première fois l’art apparaitdans l’épopée chevaleresque, et l’aisance du poète à introduire dans une vaste composition l’écheveau embrouillé de ses modèles, sans s’y perdre à leur exemple, son adresse à conserver ce qu’il y a de plus vivant dans les règles du goût antique sans s’y asservir, sera pour tout homme de goût un étemel sujet d’admiration.
On peut regretter qu’au lieu de suivre, après tant d’autres, des voies trop battues et de subir, ne fût-ce qu’à moitié, une poétique usée, l’Ârioste n’ait pas consacré son riche génie à traiter sur le ton de l’épopée sérieuse un sujet d’un ordre plus élevé. Mais il faut n’entendre rien à ce poète pour supposer qu’il ait voulu, comme l’a fait Cervantès, tuer par le ridicule un genre dont, au début
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du seizième siècle, tout le monde était ravi. Séneux et plaisant tour à tour, tantôt ému et tantôt comique, selon qu'il veut captiver ou délasser l’esprit, l’Arioste avait trop de bon sens et de goût pour ne pas sentir la faute qu’avaient commise Pulci, en fatiguant l’attention par ses incessantes bouffonneries, et Bojardo en restant sérieux dans le récit d’aventures folles auxquelles l’auteur luimême ne pouvait ajouter foi. La variété n’était-elle pas la première loi d’un ouvrage composé de quarante-six chants et de quatre mille huit cent trente et une strophes, comme, en général, de toute peinture d’une époque où le grotesque s’alliait constamment à l’héroïsme? Le poète d’ailleurs s’intéresse à son sujet, parait croire ce qu’il raconte et se distraire volontiers des choses de son temps.
Il faut quelque attention pour démêler, dans les horribles boucheries qu’il décrit, sa répulsion pour la guerre : il ne la marque qu’en insistant sur la vanité des résultats, et qu’en armant Bradamante d’une lance dont elle renverse ses ennemis sans les tuer. On ne s’aperçoit pas du premier coup que ce gentilhomme de chambre dédaigne l’aristocratie féodale ; et pourtant il s’indigne de voir la vilipesa plebe tenue pour rien dans l’État. Il est facile, au reste, de se tromper sur la pensée d’un poète dont l’ironie est si couverte et la pensée si discrète : il avait vu le premier que le plaisant, le ridicule même, sortaient naturellement d’une matière pleine de contrastes, de royaumes conquis, d’armées anéanties pour an intérêt misérable, et souvent sans résultats, d’effets hors de proportion avec les causes, de prodiges accomplis au moyen d’une lance, d’un écu, d’un anneau, d’un cor