‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 80 sur 169 · LE ROLAND FURIEUX · texte numérisé non relu

LE ROLAND FURIEUX

enchanté. Nul besoin, par conséquent, d’exagérer l’expression, et c’est pour l’avoir toujours juste, quand il était si facile de s’abandonner à l’hyperbole, que l’Arioste, poète incomparable, est en même temps un grand écrivain.

Presque sur tous les points il est tributaire de Bojardo, dont il a pris sans façon les principaux personnages, et il doit beaucoup aux plus anciens romanciers de notre vieille France, en qui l’on retrouve avant lui ce mélange d’enthousiasme et de raillerie, de satire sans amertume et de joyeuse humeur. Aucun d’eux, toutefois, n’est original comme lui. C’est qu’il possède plus que personne l’imagination qui combine et groupe avec nouveauté les éléments connus, ou qui, à défaut de combinaisons nouvelles; donne aux choses rebattues un tour inattendu. Les batailles sont le lieu commun de la poésie épique, et celles de l’Arioste sont plus prodigieuses, plus impossibles encore que toutes les autres ; mais le mouvement en est si vif, qu’en les lisant on croit y assister, peu s’en faut qu’on n’y veuille prendre part. Ces chevaliers si accomplis dans les romans, et par conséquent si fantastiques, sont, dans le Roland furieux^ pleins de vie et de vérité, sans avoir moins qu’ailleurs ces qualités fondamentales de la chevalerie, le sentiment de l’honneur, le zèle pour la défense du faible, le respect de la foi jurée, le culte de la femme, dégagé de tout alliage impur. S’ils sont tous braves, doux, généreux, ou sauvages, arrogants et cruels, il y a pourtant de Rodomont à Ferraù, de Mandricard à Gradasse, de Roger à Renaud, de Renaud à Roland des nuances assez sensibles pour qu’un

lecteur attentif les puisse aisément distinguer aux paroles et aux actes des personnages, alors même qu’on lui en cacherait les noms. Les femmes, à la réserve de Bradamante, manquent un peu de relief, et parlent un langage trop uniforme, où l’imagination parait plus que le cœur; mais Isabelle et Fleur de lis ont chacune leur caractère, Marphise et Bradamante ne se ressemblent que sur le champ de bataille. Ailleurs, l’une est encore semblable aux hommes d’armes avec qui elle passe sa vie ; Fautre, rentrée au manoir de ses pères, y vit, comme une jeune fille timide, dans la plus humble soumission. Si c’est un défaut de ne distinguer les personnages que par des nuances, quelle finesse de pinceau ne fallait-il pas pour les rendre à peu de frais si reconnaissables, et quel art consommé que celui qui répand partout la vie, pour ainsi dire en se jouant I

Ces héros, qu’avait inventés ou transfigurés Bojardo, ne forment que dans l’Arioste une nouvelle mythologie, parce qu’ils y sont entourés de tout ce qui peut contribuer à l’illusion : exciter l’intérêt le plus vif par des peintures féeriques, où le merveilleux du paganisme et celui du Walhalla s’unissent au merveilleux de la religion chrétienne, où l’on voit à côté de tant de divinités surprises d’être ensemble, les anges, les archanges et l’apôtre saint Jean ; nouer avec imagination, suspendre à propos, retrouver plus tard et mener à bonne fin les aventures les plus variées, les plus étranges, les plus compliquées ; animer des couleurs les plus séduisantes, sans nuire à l’harmonie des détails ou de l’ensemble, les paysages pittoresques, les lieux champêtres, les jardins

Page 1