‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 81 sur 169 · U POÉSIE DANS L’ARIOSTE · texte numérisé non relu

U POÉSIE DANS L’ARIOSTE

et les palais royaux, mêler a le grave au doux, le plaisant au sévère, » les tableaux licencieux aux scènes chastes et honnêtes, les récits pathétiques aux aventures grotesques, dans une si juste mesure qu’on ne saurait dire qu’aucun de ces éléments prédomine sur les autres : tels sont les moyens à la fois naturels et ingénieux de ce délicat génie pour donner à ses lecteurs le goût d’un monde invraisemblable et pourtant d’une réalité idéale où croirait, où voudrait vivre quiconque possède encore cette fleur d’imagination naïve que l’esprit scientifique des temps modernes flétrit en nous de plus en plus.

Aucun poète ne l’eut jamais plus fraîche et plus éclatante que l’Arioste. Afin de donner une idée de la richesse de son imagination, il suffira de prendre ses comparaisons pour exemple. 11 les imite souvent des anciens, mais avec une liberté d’interprétation qui le fait créateur, même quand il parait simplement traduire. 11 sait, d’ailleurs, en trouver de neuves, dont la hardiesse étonnante n’a rien de choquant. Peint-il Roland au désespoir de n’être pas aimé d’Angélique, le cœur gonflé de sentiments divers, mais trop ému pour trouver une parole, il ajoute en vers charmants dont une traduction en prose peut à peine donner l’idée : « Ainsi nous voyons l’eau rester dans le vase au ventre large et à la bouche étroite. Quand on le renverse sur lui-même, l’eau qui voudrait sortir se presse, s’embarrasse tant dans l’étroite ouverture, que c’est à peine si elle en sort goutte à goutte. » Il ne doit ici rien à personne ; mais alors même qu’il se souvient des anciens, ses réminiscences ne sont que le point de départ ; il y ajoute assez pour les rendre mé-

connaissables, et pour rester original. « Lorsque Gérés, « empressée de revenir du mont Ida, où sa mère est « adorée, dans la vallée solitaire où le mont Etna presse « le corps d’Encelade écrasé par la foudre, ne retrouva (( plus sa fille qu’elle y avait laissée, ayant fait, loin de

tout chemin fréquenté, sentir les effets de la douleur a à ses joues, à son sein, à sa chevelure, à ses yeux, elle « arracha deux pins, les alluma au feu de Yulcain, leur « donna la propriété de ne jamais s’éteindre, et les por- « tant de chaque main, montée sur un char traîné par des « dragons, parcourut les forêts, les champs, les monts, « les plaines, les vallées, les fleuves, les étangs, les tor- « rents, la terre et la mer ; et quand elle eut cherché sur « toute la surface du globe, elle alla jusqu’au fond du « Tartare. Si Roland avait eu le même pouvoir, il eût « parcouru de même, en cherchant Angélique, le ciel, la « terre et les enfers ; mais n’ayant ni char ni dragons, il « l’allait cherchant du mieux qu’il pouvait (1). »

C’est par cette poétique comparaison que débute le douzième chant. On a pu critiquer des exordes dont l’invariable retour répand, dit-on, quelque monotonie sur tout l’ouvrage ; mais si la diversité règne où l’on prétend trouver la monotonie, s’il est vrai, d’ailleurs, comme le pense Ginguené, que le Roland furieux soit écrit pour être lu par chants détachés, suivant la méthode du temps, et non tout d’une haleine, il faut voir une source de beautés dans ce que blâment de trop sévères critiques, et comme un moyen de rappeler au lecteur distrait les événements qui précèdent et qu’il pourrait bien avoir ou-

(1) Trad. de Ginguené.

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