LA POÉSIE DANS L’ARIOSTE
bliés. Voudrait-on ôter au vingt-quatrième chant ce spirituel début, si diiTérent de celui qu’on vient de tire, et si bien imité par Voltaire 7
« Qui dans la glu du tendre amour s’empfltre,
De s'en tirer n’est pas longtemps le maître ;
On s’y démène, on y perd son bon sens ;
Témoin Roland et d’autres personnages,
Tous gens de bien, mais fort extravagants.
Ils sont tous fous, ainsi l’ont dit les sages.
Cette folie a différents effets.
Ainsi qu’on voit dans de vastes forêts,
A droite, à gauche errer à l’aventure,
Des pèlerins au gré de leur monture;
Leur grand plaisir est de se fourvoyer.
Et pour leur bien je voudrais les lier.
A ce propos quelqu’un me dira : Frère,
C’est bien prêché, mais il fallait te taire ;
Corrige-toi sans sermonner les gens.
Oui, mes amis, oui, je suis très-coupable.
Et j’en conviens quand j’ai de bons moments ;
Je prétends bien changer avec le temps.
Mais jusqu’ici le mal est incurable, n
Voltaire avoue pourtant son infériorité, qui est réelle, et qui devrait décourager tous les traducteurs. L’Arioste, en effet, parmi tant d’autres mérites, n’en a point de plus grand, aux yeux des Italiens, que la parfaite beauté de son style. Ce courtisan paresseux, quand il prenait la plume, se montrait infatigable à force d’être difficile ; depuis seize ans déjà ses vers étaient publiés, qu’il les corrigeait encore, on le voit à ses manuscrits tout raturés et surchargés jusqu'à cinquante fois. Sachant qu’on parlait mat à Ferrare, il vint à Florence pour y étudier une
langue plus délicate et pour oublier un dialecte trop grossier. Les juges compétents admirent dans le Roland furieux une incomparable propriété de termes et n’y rencontrent pas, assurent-ils, après trois siècles, une phrase qui soit trop vieillie pour qu’on ne la puisse employer aujourd’hui. L’Académie de la Crusca, si volontiers sévère pour quiconque n’est pas florentin, a mis ce poème au nombre des textes de langue, approuvée, cette fois, par l’Italie entière qui voit dans l’Arioste la perfection du langage italien.
Que ce séduisant poète amoindrisse son sujet en ramenant toujours l’attention à cette chétive maison d’Este, si peu digne de l’honneur qu’il lui fait ; que ce perpétuel panégyrique manque trop souvent d’élévation et de noblesse ; qu’on rencontre dans l’ouvrage trop d’imitations directes de Pétrarque, trop de bouffonneries mêlées aux choses sérieuses, d’exagérations inexcusables, surtout dans le style figuré, de digressions oiseuses, de formes triviales, de monologues interminables, de sentiments trop langoureux, trop analysés et par conséquent déplacés dans la bouche de personnages que leur caractère porte surtout à l’action ; que la narration soit parfois traînante et donne le désir de sauter quelques pages, ces défauts sont réels, mais ils sont ceux du genre romanesque, et l’Ârioste n’a pu, malgré tant d’innovations heureuses, transformer entièrement une forme pour ainsi dire consacrée. Les fautes, les négligences qui lui sont propres, sa grâce naturelle les rend aimables ; elles n’ont pas empêché son Roland de compter, durant le seizième siècle, au moins soixante éditions. Comparable à Virgile
POÈTES ÉPIQUES. — AUMANNI. 223
pour le charme exquis du style, à Ovide pour la fécondité, l’esprit, la grâce et l’abondance, on pourrait encore rapprocher l’Arioste de Dante pour la vigueur et la hardiesse de quelques tableaux. En tenant compte de la hiérarchie des genres, le plus grand des conteurs chevaleresques est, suivant Hallam, le poète favori de l’Europe après Homère, dont il a l’intérêt, sans en avoir la simplicité, le naturel et la grandeur.
C’était l'heure d’abandonner une veine si longtemps et si heureusement exploitée ; mais la perfection même ne décourage pas les imitateurs. Un certain Luigi Dolce (1508-1568), auteur malheureux de six poèmes épiques, prit pour sujet du moins insupportable d’entre eux les « premières entreprises de Roland, » et raconta l’enfance de ce héros, dont Bojardo avait chanté la jeunesse et l’Arioste l’âge mûr. La mort de Roger, vengée par Bradamante, est le sujet de \ Angélique amoureuse, œuvre froide et lourde de Brusantini, et, parmi tous ces imitateurs, on ne rencontre quelque veine d’originalité et de talent que chez Alamanni et chez ce Bemardo Tasso, dont le nom devait bientôt s’éclipser dans la gloire incomparable de son fils.
L’idée vint à ces deux poètes d’abandonner le cycle épuisé de Charlemagne pour exploiter ceux de la Table ronde et d’Amadis. Une vie errante, un long séjour à la courde France avaient rendu Luigi Alamanni (1495-1 556) familier avec notre littérature romanesque. Banni de Florence, sa patrie, pour en avoir voulu chasser l’oppresseur, il avait trouvé à la cour de François I” un sûr asile et bientôt un emploi. Pour plaire à Catherine de Médicis,
qu’épousait le dauphin de France, le roi-chevalier avait chargé l’exilé florentin de diriger la maison de la jeune princesse. La communauté d’origine faisait oublier, en pays étranger, un patriotisme que les maitres de la Toscane punissaient du bannissement. AJamanni était un esprit élégant et facile, un de ces rares improvisateurs qu’on peut mettre au rang des poètes. Sur le conseil de François I", il entreprit de faire passer dans sa langue maternelle un roman français, Giron le Courtois, et en moins de deux années il avait terminé son poème, composé, en souvenir d’Homère, de vingt-quatre chants. C’est aussi pour rester classique qu’il s’abstint d’interrompre le fil de son histoire par des exordes, par des adieux au lecteur, par des digressions laborieusement cherchées, et qu’il s’efforça d’unir constamment la noblesse et la régularité delà forme à L’agrément et à la solidité du fond. On ne pourrait que loüer cette tentative ingénieuse d’allier à la simplicité antique la féconde imagination du moyen-âge, si le poète avait su répandre la grâce et la vie dans son récit sensé, mais froid, et dans son style correct, mais sans éclat.
Bernardo Tasso (1493-1569), en prenant pour texte ce célèbre sujet d’Àmadis dont la France et l’Espagne se disputaient l’invention, s’était d’abord proposé d’imiter les anciens de plus près encore que n’avait fait Alamanni, et d’écrire à leur exemple un poème régulier, suivant toutes les règles d’Aristote. Mais à peine avait-il lu quelques chants en public, que, surpris de l'indifférence générale, il revint au genre romanesque, c’est-à-dire à une action multiple, surchargée d’épisodes accessoires, et de digres-
DERNARDO TASSO.
sions incidentes. 11 crut faire un heureux compromis entre son goût personnel et celui de la foule, en imposant quelque régularité à ce qui est l’irrégularité même : il ne parvint qu’à la monotonie. Comme Bojardo etl’Ârioste, il a trois intrigues qui se croisent ; mais l’amour en est l’inévitable nœud, et rétablit ainsi une sorte d’unité. Faute d’un caractère rêveur et mélancolique, Bernard Tasse se sent mal à Taise dans un sujet où il devait peindre l’exaltation et les langueurs des passions chevaleresques, plutôt que les exploits de l’héroïsme guerrier. Ni les récits ni les discours n’ont dans VAtnadis de Gaule le charme et le naturel des originaux, malgré la souplesse et l’élégance d’un style très-supérieur à celui d’Àlamanni. Par cette qualité Bernard Tasse se croyait inimitable, et vaincu, de son aveu, par son Gis sur tant d’autres points, sur celui-là, du moins, il se flattait de reprendre l’avantage. Toutefois il mérite de plaire par la juste proportion des parties, par des morceaux brillants, par le retour périodique et comme Gxé à l’avance des comparaisons et des métaphores, par une versification travaillée qui jamais ne s’élève, mais jamais ne s’abaisse, enfin, par un ensemble de qualités qui peuvent expliquer comment ce poème de cinquante-sept mille vers, aujourd'hui sans lecteurs, fut alors placé au second rang (1560).
On n’en saurait assigner aucun à l’œuvre singulière de Francesco Berni (1490-1536), qu’il faut pourtant ranger parmi les imitateurs de TArioste, dont il est, pour le style, un disciple excellent. Ce chanoine florentin, ami du plaisir et de la joie, bizarre et colère par nature, trop porté à la médisance, abusait, dans ses poésies légères,
d’un esprit réel qu’il répandait en vains tours de force, en équivoques, en obscénités. Ni les grands, ni les cardinaux, ni les papes n’étaient à Tabri de ses sarcasmes. Il voyait dans le pontificat de Clément VII « un composé d’égards, de considérations, de discours, de plus, de puis, de mais, de si, de peut-être, de cependant, de paroles sans effets. » Quidonceùt-il ménagé, lui qui se ménageait si peu lui-même ? « 11 vivait joyeusement, dit-il en « parlant d’un de ses personnages, sous lequel on peut « le reconnaître , n’était ni soucieux ni triste. On lui « voulait du bien dans le monde, on l’aimait à la cour, « car il était plaisant et récitait des vers burlesques « qu’on tenait pour d’étranges bizarreries. 11 était vi- « goureux, colère, dédaigneux, libre, indépendant de « cœur et de parole, ni avare ni ambitieux, fidèle et ai- « mant passionnément ses amis, implacable pour ses « ennemis, mais plutôt porté à vouloir du bien que du « mal. Haut de taille, maigre et sec, il avait les jambes « longues et minces, le nez grand, le visage large, les cils « rapprochés, l’œil encore bleu et net ; sa barbe épaisse « eût caché son visage, s’il l’avait portée ; mais le patron « était brouillé à mort avec la barbe. Chasse, musique, « fêtes, danses, jeux, aucune sorte de plaisir ne l’attirait « trop. 11 aimait les chevaux, mais se contentait de les « regarder, n’ayant pas les moyens d’en acheter. Aussi « son plus grand bonheur était-il de se coucher tout nu, « tout de son long, et son plus grand plaisir de ne rien « faire, étendu dans son lit. »
Ce repos qu’il prisait tant et que dut souvent ti oubler son humeur agressive, il le trouva dans une mort pré-