BERNI
maturée. On dit qu’ Alexandre, bâtard des Médicis, ce patron ennemi de la barbe, le fit empoisonner parce qu’il n’avait pas voulu empoisonner lui-mème un cousin de son maître. Étrange contraste d’une fin si tragique avec le caractère d’un homme dont le nom devait désigner après lui le genre de poésie le plus fantasque et le plus bouffon!
Nous retrouverons plus loin Bemi pour cette partie de ses œuvres ; il ne s’agit ici que du poète ou plutôt de l’écrivain, à qui un goût raffiné pour les beautés du style et de la langue inspirèrent l’idée de refaire le Roland amoureux. Ce n’est pas, quoi qu’on en dise, que toute œuvre originale fût désormais impossible, le Tasse allait bientôt prouver le contraire : c’est que Berni n’avait pas l’imagination créatrice ; c’est qu’il convenait à son talent de s’appuyer sur la pensée d’un autre, pour refaire dans une langue élégante et pure le poème que Bojardo avait si faiblement écrit. Ce n’est pas une imitation, c’est une traduction, qui suit l’original strophe par strophe, vers par vers, et se borne à remplacer le mot incorrect par celui qui ne l’est pas. Il est vrai qu’en cherchant si peu, Berni trouve davantage : il rencontre souvent le ton harmonieux et poétique ; il pique la curiosité, il soutient l’intérêt par l’opposition constante d’un sujet frivole avec un langage pompeux, d’idées graves avec des termes d’une familiarité qui descend jusqu’à la bassesse, de comparaisons nobles en parlant des objets les plus vils, et d’une fine malice presque toujours à demi cachée sous le voile transparent de la naïveté. Ce caractère particulier à Berni s’explique par l’impos-
sibilité où son esprit était de croire aux folles aventures dont il avait sérieusement entrepris le récit. Se prenant à rire de son auteur et de lui-même, il tourna tout en bouffonnes plaisanteries, et devint ainsi tributaire de Pulci pour la raillerie, comme il l’était, pour le style, de l’Arioste, et, pour le fond, de ce Bojardo qu’il fait vivre en le faisant oublier. Exemple peut-être unique d’une imitation servile devenant originale par le génie de l’expression.
Berni fut bientôt lui-même le modèle de l’épopée burlesque. Le tour en est trop conforme au genre de gaieté qui règne parmi les Italiens, pour que l’émulation de nombreux écrivains n’en fût pas stimulée. Mauro, Caporal!, Fagiuoli, Casa, Firenzuola, Lasca furent les principaux disciples de ce nouveau maître ; mais l’agrément qu’on trouve à les lire ne vaut pas le temps qu’on y perd. Au-dessous d’eux parce qu’il manque trop absolument de sérieux et d’élégance, mais au-dessus comme créateur d’un genre, à la vérité le plus infime de tous, se place Teofilo Folengo (1491-1544), plus connu sous le nomdeMerlino Coccajoou Merlin Coccaie, que lui donne Rabelais. Folengo imagina d’écrire dans un bizarre mélange de latin et d’italien, qu’il appelle lui-même macaronique et qui consiste à défigurer par des terminaisons latines les mots les plus bas de la langue vulgaire, sans toutefois les rendre méconnaissables. Tel est le langage que Molière prête à ses médecins; mais Molière, du moins, risquait ces folies dans une farce, dans une courte cérémonie ; il n’eût pas imaginé qu’on pût écrire de ce style un poème en huit chants. Tel était l’Or/an-