TRISSINO : L’ITALIA LIBERATA
l'empereur Justinien; il donne à l’impératrice Théodora les artifices de Sinon, il invoque Àpollon et les Muses pour les intéresser au triomphe de la foi, il fait discourir entre elles les perfections de la Divinité, il appelle ses anges Nettunio, Palladio, pour mieux montrer sans doute combien ils ressemblent aux dieux de l’antiquité, tant il était loin de voir que la mythologie d’Homère, au temps de Justinien, n’était qu’un anachronisme ridicule, et de soupçonner qu’il flétrissait, comme dit encore Voltaire, les fleurs du poète grec en les cueillant. Il croyait au contraire avoir fait un chef-d’œuvre ; il se flattait d’obtenir des louanges « presque divines ». Quand le sévère jugement de ses contemporains vint le tirer de son rêve, il ne s’en prit point à sa médiocrité, qu’il eût portée dans tout autre sujet, et ne regretta que de n’avoir pas traité celui de Roland, ce qui était encore une complaisance de l’amour-propre et une accusation indirecte contre le goût des contemporains.
Il ne reste donc de VItalia liberata qu’une idée heureuse, celle d’avoir choisi pour sujet d’un poème un point d’histoire nationale. Àlamanni reprit cette idée pour son compte, car il pensait que la faiblesse du style avait seule causé le complet échec de Trissino. Mais c’était encore une faute de ne savoir pas imiter avec indépendance. Jusqu’au titre du poème, Àlamanni prend tout à Homère. Avarchide, c’est le siège d’Âvaricum ou de Bourges, parce que l’Iliade est le siège d'Ilion. Il y a vingt-quatre chants dans l’une de ces épopées comme dans l’autre ; les dispositions du plan, les principaux événements, les détails sont calqués avec une fidélité pué-
rile, présentés dans un style froid et terne, bien éloigné de cette fraîcheur d’imagination et de cette force d’exécution qu’exige la grande poésie, et dont manquait Alamanni, déjà parvenu à cette heure de fatigue et d’épuisement où la vieillesse succède à l’âge mûr. Quoique écrite en octaves, VAvarchide eut moins de succès encore, s’il est possible, que Yltalia liberata. La faute en était-elle au sujet lui-même ou à la langue qui secondait mal le talent? Il n’y avait pas d’autre alternative pour sauver l’amour-propre d’un méchant auteur. Par une traduction de l’Énéide en vers sciolti d’une harmonie grave, variée, appropriée au sujet, Annibal Caro fit voir que la langue italienne ne manque pas de souplesse sous la plume de qui sait en manier les termes harmonieux, et le Tasse allait prouver par son exemple que l’épopée antique pouvait être transformée chez les modernes et ' donner une gloire véritable au poète qui chanterait avec l’imagination païenne l’âge héroïque de la chrétienté.
Torquato Tasso était né en 1554 à Sorrente, où son père, accueilli par le prince de Salerne, avait fixé un moment sa vie vagabonde. Ils la reprirent bientôt à deux, et le jeune Tasse y contracta le goût malencontreux qui contribua tant à ses malheurs, de quitter sans cesse les lieux où il vivait en paix, pour courir les aventures et attirer sur lui les orages. Il avait commencé par être un enfant prodigieux : suivant Manso, son ami et son premier biographe, il aurait parlé couramment sans avoir bégayé, phénomène bien extraordinaire, dit Ginguené, chez un homme qui bégaya plus ou moins toute sa vie. Adixans, il entendait les classiques, à quinze les scien-
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CCS. Il dut néanmoins, en fils soumis, se préparer, comme avait fait l’Arioste, par l’étude du droit, à la vie active ; mais il triompha bientôt des sévérités de son père en lui présentant, à l’âge de dix-huit ans, un premier poème, le Rinaldo, œuvre bien considérable pour résoudre la question peu épique de savoir si Renaud épouserait Clarice, mais remarquable déjà par l’abondance, la chaleur et l’harmonie du style. Libre dès lors de se consacrer aux lettres, il tourna les yeux vers celte maison d’Este que l’Arioste avait trop vantée, dédia son premier ouvrage au cardinal Luigi, et fut aussitôt appelé à Ferrare par Alphonse II, frère du cardinal.
L’imprudent fut au comble de ses vœux; tout écrivain croyait alors avoir besoin d’un maître, ou, comme on disait, d’une servitude. Le Tasse aurait pu vivre dans ces liens dorés sans trop d’humiliations ni de souffrances, s’il avait eu la souplesse de tant d’autres ; mais s’il recherchait le luxe, la bonne chère, la belle compagnie, il voulait concilier ces jouissances des cours avec la sauvage indépendance de sa première jeunesse. Il demandait aux princes leur protection, leurs bienfaits, et, pénétré, comme malgré lui, de la dignité du poète, il voulait marcher leur égal. C’est ainsi que consentant à porter des chaînes, mais à la condition de n’en point sentir le poids, il refusait les charges politiques que la faveur du prince voulait lui confier. « Ce que j’ai toujours cherché dans les « cours, écrit-il, c’est une vie de loisirs consacrée à « l’étude, sans être tenu à rien, car je ne sais pas rimer « et servir à la fois. Je prétends avoir la table, le loge- « ment et les honneurs, sans être astreint au service.
X C’est en ma qualité de poète que j’ai droit à la fortune. « Quels princes ne se tiendraient pas pour honorés d’ê- « tre loués par moi? Et de quels trésors, de quelles ré- (( compenses pourraient-ils payer ce que ma plume a c( fait pour leur gloire? Mes chants ont la même puis- « sance que la trompette du jugement dernier. Ils font <( sortir du sépulcre et élèvent au-dessus des nues les « Alphonse et les Hercule. Grâce à moi, leur renommée « remplit le monde. Princes, montrez-vous reconnaisa sants, acquittez-vous des tributs qui nous sont dus, « car c’est notre grandeur, à nous autres poètes, que nous «faisons devons nos tributaires (1). » C’est sur ce ton qu’il parle de lui, dans les seize cents lettres qu’il a laissées. Parmi ces poètes dont il fait les égaux des princes, il se décerne encore de lui-même la première place, et un rang honorable parmi les orateurs et les philosophes. Homme étrange, d’une vanité égale h son génie, et qui, voulant être libre, ne sut pas s’imposer les sacrifices qu’exige la liberté.
Il eut bientôt le dégoût des cours, et, n’ayant pas su les fuir, il y rencontra pour ennemis tous ceux qui en entendaient mieux les obligations. Il les brava d’abord; mais inoiîensif au point de n’avoir su jamais aiguiser l’épigramme, il enhardissait ainsi les attaques dont il était l’objet, et, son humeur s’aigrissant, il s’exagérait encore le mauvais vouloir de ses ennemis. Peu porté par sa nature à l’humeur morose, quand il en fut atteint, il en vint trop vite au désespoir et aux violences. Tantôt il gémit sans relâche et sans mesure de ce qu’on a osé ouvrir ses
(I) Trad. de M. Cherbuliez.
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lettres, fouiller sa chambre et ses papiers ; tantôt il soufflette un insolent, et tire l’épée contre des assassins apostés. Le duc lui-même, qui l’avait nommé son historiographe, se fatiguait d’un hôte si incommode et si ombrageux. On a supposé mille histoires inutiles pour expliquer ce changement naturel. La plus célèbre est l’amour du Tasse pour la sœur d’Alphonse, cette célèbre Léonore qui eut peut-être deux rivales du même nom dans le cœur du poète, moins âgé qu’elle de dix ans. Cette passion sans conséquence, visiblement imitée de Pétrarque, était un hommage banal qu’on rendait aux femmes, et dont les plus haut placées liraient vanité. Le ton seul dont parle le Tasse, dans ses poésies amoureuses, lèverait tous les doutes sur la nature purement idéale et voulue de ses sentiments. Il peignait indifféremment, et sous de bien froides couleurs, Léonore occupée de sa broderie, dansant avec grâce, marchant sur la neige, ou pêchant à la ligne. « Comment se fait-il. Madame, lui j « écrit-il, qu’étant de glace vous m’enflammez ainsi ? j a Comment se fait-il encore que les flammes de mon | « cœur ne fondent pas vos glaces? Miracle d’amour con- , <c traire à la nature! Un glaçon produit des incendies, et « ce glaçon durcit à la flamme (1 ) ! » Est-ce bien là le langage d’un cœur vraiment épris, etse peut-il qu’un si fade hommage ait jamais compromis une femme? On peut le croire et le dire, Alphonse n’eut d’autre motif pour éloigner son poète que l’ennui de tant d’exigences, d’une si impertinente familiarité, des mauvais propos dont le Tasse ne se faisait pas faute. «C’est ma langue qui fut coupable !»
(1) Trad. de M. Cherbuliez.
en mainte occasion. La vanité blessée se tourne alors en une défiance extrême. Il ne voit partout que trahisons, horribles trames, et par une véritable imagination de maniaque, il se figure le duc plus irrité que ce prince ne l’était en réalité ; il se persuade qu’on l’a accusé d’infidélité à la cour, d’incrédulité auprès du Saint-Office, qu’on a corrompu ses domestiques, qu’on veut le tuer par le poison ou par le fer ; il ne parle plus que de ses malheurs, et il s’égare jusqu’à frapper de son couteau, dans l’appartement de la duchesse, un serviteur qu’il soupçonnait. Jeté en prison pour ce fait, mais bientôt rentré en grâce, il redouble de folies, et le duc, qui ne le voulait plus voir, refuse même d’ouvrir les lettres du malheureux. Alors commence cette lamentable odyssée, où nous ne le suivrons pas, qui le conduit successivement à Sorrente, chez sa sœur, à Mantoue, à Venise, à Urbin, à Turin, à Naples, à Florence, à Rome, et, pour son malheur, plusieurs fois encore à Ferrare.
C’est par sa faute, sanscontredit, qu’il attira sur lui tant de misères; mais la postérité a le droit de juger sévèrement un prince qui ne sut pas marquer plus d’indulgence pour un grand poète visiblement malade et dont les vers déjà célèbres donnaient à la maison d’Ëste plus de gloire qu’elle n’en méritait. Le Tasse avait ruiné sa santé parla manie de se soigner lui-même, de s’administrer, sans avis de personne, juleps et pilules, drogues et potions. Il avait des hallucinations, croyait, comme Socrate, à son démon familier, entendait des voix qu’il imaginait venir de l’enfer, des bruits de sifflets, de sonnettes, de rouages d’horloge, voyait des flammes dans l’air, sentait des étin-
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celles sortir de ses yeux, se croyait poursuivi par un cheval au galop, par des esprits follets, livré à des enchanteurs, empoisonné par ses ennemis. La fièvre le jetait dans la mélancolie et, de là, dans des accès frénétiques. Quand il vint à Sorrente, le premier soin de sa sœur alarmée fut de le confier aux médecins. Le duc Alphonse se fût honoré par un tel témoignage de sollicitude, s’il en eût pris l’initiative, car personne n’avait connu avant lui le chef-d’œuvre du malheureux Tasse : on avait lu à la cour la Gerusalemme liberata avant même qu’elle fût connue sous le titre de II Goffredo di messer Torquato Tasso, grâce à une publication indiscrète qui obtint en un an sept éditions (1580).
Le Tasse fut au désespoir de cette publication anticipée, si contraire à sa volonté ; fidèles échos de ses plaintes, tous les biographes, depuis trois siècles, ont livré les coupables à l'exécration publique. Sans eux, toutefois, sans cet heureux larcin, nous n’aurions peutêtre qu’une Jérusalem expurgée à l’usage des écoles. Le poète, élevé par les jésuites, avait conservé de leurs enseignements une foi plus militante que mesurée. On a de lui un discours, publié à la suite d’un voyage en France, où il déclarait, vers le temps de la Saint-Barthélemy, qu’on ne ramènerait les huguenots à l’orthodoxie que par les châtiments et la terreur. Quel dut être le chagrin de cette âme ardente et ulcérée quand elle vit les théologiens de Rome, à l’apparition de la Jérusalem, y condamner certaines idées comme hérétiques, reprocher au poète d’avoir exalté les vertus des musulmans qu’il a pourtant fort maltraités, d’avoir relevé trop librement les
défauts des croisés, enfin d’avoir multiplié les vers licencieux, les coups de pinceau trop libres et trop hardis ! Le Tasse négociait alors avec l’inquisition à Bologne, promettait des suppressions, s’engageait à faire, comme il dit, le «COM tors, » pour sauver, du moins, ses enchantements, ses amours, qu’il croyait nécessaires à la beauté de l’ouvrage ; il en appelait d’un inquisiteur à l’être, mais toujours avec mystère, car il ne voulait pas qu’on soupçonnât à Ferrare les entraves que Rome suscitait. Ayant enfin obtenu l’absolution, il la jugea bientôt insuf- ■ fisante, sous prétexte que les formes prescrites n’avaient pas été observées, et le voilà de nouveau dans la plus amère, dans la plus inconsolable douleur. Désormais ce sera son tourment de tous les jours, sa seconde hallucination, et c’est pour rentrer en grâce avec l’Église qu’il entreprendra sa Gerusalemme conquistata, où il introduit tout ce qu’il ose conserver de la Jérusalem délivrée, mais sans en retrouver la poésie, la force , le coloris, la fraîcheur. Pour observer la décence, il éteint les passions humaines, sauf le fanatisme, et fait amende honorable plus humblement encore , sans la moindre étincelle de génie, dans les iSepf Jours de la Création, autre poème en huit mille vers, que remplissent des digressions oiseuses, des discussions philosophiques , des explications lliéologiques ou morales, et bien propre à ternir la gloire du Tasse, si la postérité, dans sa justice, ne jugeait le génie sur les œuvres qui en attestent la grandeur, et non sur celles qui en trahissent le déclin.
Les hrillantes facultés du Tasse, ébranlées par l’infortune, n’y succombèrent pourtant qu’à la longue. Dans
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son désir persistant de vivre à Ferrare, H y était revenu assez malencontreusement, la veille du jour où le duc Alphonse devait épouser Marguerite Gonzague, de Mantoue. Ne pouvant être reçu par le prince, mal accueilli des courtisans et sa tête s’échauffant, le voyageur se répand en imprécations violentes qu’on châtie aussitôt en le jetant dans l’hôpilal des fous. Sans doute il était malade, mais il n’avait point perdu la raison, et il le prouva, durant sept années de captivité, en écrivant ses dialogues, si profondément raisonnables qu’on y voudrait trouver plus souvent la folle du logis. Dans « ses chambres », dont il nous parle et qui n’avaient rien d’un cachot, il recevait ta visite des savants ; il obtint même d’être mis dans un quartier où il ne serait plus exposé à tomber réellement en démence aux cris discordants, au spectacle des contorsions horribles des véritables insensés. 11 n’était sujet qu’à des accès d’hallucination inoffensive et passagère. C’est sans doute en cet état que le vit notre Montaigne « avec plus de despit encore que de compassion, survivant à soy-mesme et mescoygnoissant et soy et ses ouvrages. » Peu à peu il obtint de sortir accompagné, et recommença de fréquenter les meilleures maisons de Ferrare, faveurs qui, sans doute, ne lui furent retirées qu’en punition de nouvelles médisances. Mais ni les supplications des magistrats de Bergame , patrie de son père et de sa famille, ni les prières du grand-dUc de Toscane, des seigneurs deMantoue, des souverains pontifes Grégoire Xlll et Sixte V ne purent vaincre les rancunes peu généreuses d’Alphonse d’Este et obtenir de lui la liberté du poète.
Il gémissait encore dans sa prison, quand un nouveau coup vint le frapper, de la main d’un imprudent ami. Camillo Peliegrino entreprit de prouver, dans un long ouvrage, la supériorité de la Jérusalem délivrée, qu’on prétend qu’il n’avait pas lue, sur le Roland furieux, qui n’y peut être comparé. L’Académie de la Crusca intervint dans le débat pour défendre ses règles méprisées. En son nom, Salviati répondit que non-seulement l’Arioste, mais encore Pulci dans son Morgante et Âlamanni dansson Girone étaient infiniment préférables au Tasse; que \&Jérusalem, compilation sèche et froide, d’une unité mince et pauvre comme celle d’un dortoir de moines, ne ressemblait pas, comme le Roland, à un immense palais bien proportionné, avec galeries, salles, cuisines, appartements, corridors, terrasses, caves, écuries et jardins ; que le plan du Tasse était une maisonnette étroite et disproportionnée, beaucoup trop basse pour sa longueur, et bâtie de vieux murs. Ailleurs, l’Arioste est une toile grande et magnifique, son prétendu rival un simple ruban dont l’exiguité rappelle à l’ingénieux critique l’idée peu littéraire et assez malséante de la constipation. Un flotd’attaques, de répliques, de libelles, de satires, se répandit alors, pour accuser le langage du Tasse d’être âpre, contourné, désagréable, pédantesque, plein d’idiotismes lombards, obscur, sans énergie et sans passion. Ces violences injustes convenaient à l’esprit étroit de Salviati ; mais fallait-il que Galilée s’arrachât aux travaux qui devaient rendre son nom immortel pour rompre une lance contre le Tasse malheureux et captif, pour écrire que « le style « du Tasse est comme un travail de marqueterie, où tout
« l’effort (le l’ouvrier ne parvient pas à dissimuler les j « joints, et que s’il barbouille beaucoup de papier, il ne I « fera jamais ÿwe rfe /a 6oMz//je /jowr les chats? r> Le '/ poète, forcé de se défendre, sut du moins garder, dans ^ ses répliques, une dignité qui manquait à ses adversaires ; mais, ébranlé par tant d’attaques, il douta de son génie comme il avait douté de son orthodoxie, et c’est un peu pour complaire aux académiciens de la Crusca, en même temps que pour faire sa paix avec Rome, qu’il entreprit sa Jérusalem conquise, où il se flattait, par une faiblesse d’auteur vieilli, d’avoir corrigé tous ses défauts et mieux fait que par le passé.
Il était libre alors. En l’année 1586, ses geôliers l’avaient enfin remis au duc de Mantoue qui voulait donner, dans les honneurs de sa cour, une fin paisible à cette vie de misères et de tourments. Mais bientôt mécontent, comme il l’était partout, le Tasse reprit son bâton de voyageur , et rien n’est plus affligeant que le spectacle de ses dernières années. Il n’a plus que l’ombre de son beau génie, il ne parle dans ses lettres que de ses malheurs, et après tant de déceptions, il cherche encore une cour qui n’en offre point. Il se condamne à la mendicité, demande tantôt dix écus, tantôt des hijoux, du linge, un âne, tout ce qu’on peut solliciter et recevoir. Il promet ses louanges au plus généreux, se plaint de n’avoir reçu, pour telle poésie, qu’un vieux manteau, et, dans un moment de dépit, où l’on voudrait le voir toujours, il promet de ne plus célébrer aucun prince qu’à raison de trois cents livres par vers ; mais il vend au rabais, et l’on a ses flatteries pour un écu. Ainsi usé et flétri, il se montra peu
sensible à la faveur tardive de Clément VIII, à l’honneur banal du triomphe et de la couronne d’or. Il mourut triste comme il avait vécu, sentant peut-être, a dit un brillant écrivain (1), qu’il devait une moitié de ses infortunes à la faiblesse de son caractère, et l’autre à la beauté de son génie (t595).
Le succès modeste mais réel du Renaud avait convaincu de bonne heure le Tasse que l’épopée était sa voie, et, par de fortes études, il s’était préparé à y marcher. Venu en France à la suite du cardinal d’Este, il y avait sainement jugé, en môme temps que les bienfaits de notre unité nationale, la sève et l’avenir de notre primitive littérature ; il s’était épris de Ronsard, mais trouvait aux autres auteurs français plus de fumet que de force, à l’opposé de nos vins. Pendant des années, il médita les anciens ; il en apprit l’art de ne point sacrifier le fond, qui doit être historique , aux épisodes , qu’il y faut rattacher étroitement, et de peindre des caractères humains et vrais dans un style toujours plein de noblesse. 11 se fit donc une théorie qu’il exposa dans ses Discours sur r art poétique^ s’engageant ainsi par avance à la suivre, au lieu de ne tracer des règles, comme faisaient tant d’autres auteurs, que 'pour justifier et défendre les caprices de leur goût. Les idées qu’il s’était faites le détoiHTièrent d’imiter l’Arioste, qu’il appelait pourtant son se^neur et son maître, mais dont le génie avait dit le dernier mot dans un genre épuisé. Le Tasse sentait bien que Trissino, malgré sa médiocrité native, avait 1 1 • r . ■ 1; •
(I) M. Cherlmliez.
donné le bon exemple, et qu’il fallait désormais rivaliser avec les anciens en les imitant.
Ce fut une seconde marque de jugement et de goût que de choisir pour sujet la première croisade. Cet événement était déjà bien éloigné, et le reste de l’Europe avait eu, peut-être, plus de part que l’Ilalie à l’éphémère succès des armes chrétiennes; mais des circonstances nouvelles semblaient ramener l’attention sur ces glorieux souvenirs. Les Turcs, établis à Constantinople, menaçaient l’Europe entière de leurs armes, et s’étaient avancés jusque sous les murs de Vienne. Les populations effrayées réclamaient un effort désespéré pour refouler l'ennemi commun. Leur montrer, en rappelant les victoires passées, que cet ennemi pouvait être vaincu, c’était leur donner confiance, allumer leur ardeur, et le Tasse disait que si son titre prêtait aux railleries, elles n’étaient qu’un nouvel avantage, car elles pouvaient devenir, pour les chrétiens, un stimulant à ne les plus mériter.
Ainsi la Jérusalem échappe au reproche qu’encourt l’Enéide même, de reposer sur des traditions auxquelles, dès le siècle du poète, personne ne croyait plus. C’était l’héroïque combat des fidèles d’une religion toujours vivante pour délivrer le tombeau de son fondateur ; c’était une histoire véritable dont tous les détails, retracés d’après un précieux recueil {Gesta Dei per Francos), reproduisaient exactement les exploits des croisés et les mœurs encore inconnues de leurs adversaires. C’était enfin, dans un temps où la réformation faisait des progrès effrayants pour la foi catholique, un retour très-opportun de la poésie, païenne depuis Boccace, vers les sources
chrétiennes et les pieuses traditions. Si le désir de plaire poussa le Tasse à faire d’un prince d’Este le plus brillant héros de son épopée, cette famille, trop adulée, n’y occupe pas du moins autant de place que dans le poème de l’Arioste ; il n’y a guère qu’un passage de quelque étendue où ces protecteurs exigeants des lettres trouvassent une satisfaction suffisante pour leur intolérable vanité.
Enfin, le suprême écueil de la poésie épique dans les temps modernes n’en était pas un pour le Tasse. Ce merveilleux, sans lequel nous ne concevons pas l'épopée et qui cependant nous laisse incrédules et froids, était admis sans conteste, au seizième siècle, et notre poète, excellent catholique, pouvait avec bonne foi peindre et faire agir les êtres surnaturels dont la religion chrétienne enseigne l’existence. Il avait en outre la précieuse ressource des enchantements et de la magie, autre sorte de merveilleux que lui fournissait l’islamisme, et très-supérieur, pour la vraisemblance poétique, aux féeries romanesques du moyeu-âge, puisque les musulmans croyaient aux sorciers, comme les catholiques aux anges et aux démons.
C’est peu de bien choisir un sujet, quand on n’a pas l’art de le mettre en œuvre ; mais le Tasse n’est pas moins admirable par l’exécution que par la conception. Il sait combiner son plan avec proportion, avec justesse, et y rester fidèle ; il s’interdit les digressions oiseuses, il ne tire que de sa matière même ses nombreux épisodes, et, s’il faut regarder comme un hors-d’œuvre celui d’Olinte et de Sophronie, on n’a plus le courage de le lui reprocher, quand on sait qu’il s’y peint lui-même avec
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un rare bonheur, ainsi que celte Léonore pour laquelle il brûla, sur le papier, de tant de feux. Il connaît bien l’histoire et il la respecte, sauf aux endroits où un heureux instinct lui montre qu’il la peut modifier ; il décrit les lieux avec une exactitude si minutieuse que Chateaubriand, qui les parcourut en lisant la Jérusalem, les reconnut sans hésiter. Pour la première fois, depuis l’antiquité, on voyait une véritable épopée formée d’incidents et d’épisodes d’une variété habilement ménagée, où les batailles, les scènes d’amour, les conciles, les processions, les palais enchantés, les cabanes des pasteurs, les campements, les villes assiégées, charment, dans leur succession rapide, un peuple ami des émotions fortes, plutôt que prolongées, et aboutissent non à une fin de hasard, mais à celle que le poète s’était fixée dès le début.
L’armée chrétienne y parait tout d’abord en marche, puis campée devant Jérusalem. Les principaux personnages, peints parleurs actes et par l’expression de leurs sentiments, s’ils sont entraînés à des aventures personnelles, en reviennent toujours au point central d’où ils s’étaient écartés. Godefroi de Bouillon, leur chef suprême, l’emporte sur eux par toutes les qualités qu’exige son rôle et que comporte la nature humaine, sans mériter pourtant le reproche qu’on fait au Tasse, ainsi qu’à Corneille, de représenter les hommes tels qu’ils devraient être, et non pas tels qu’ils sont. Ceux que le poète italien met en scène n’ont ni la roideur ni la grandeur cornéliennes ; ils ont une grâce humaine et naturelle qui rappelle les plus délicates figures du Corrége : on dirait
presque des miniatures d’un fini merveilleux. Renaud, Tancrède, Bohémond n’ont point une valeur farouche ; Odoard et Gildippe, ces deux tendres époux qui combattent et meurent ensemble, tirent au lecteur de douces larmes ; parmi les Sarrasins, Argant et Soliman, parmi les femmes, ITerminie et Clorinde, Armide surtout, sont des noms qu’on n’oublie pas, et que connaissent ceux-là mêmes qui n’ont pas lu la Jérusalem. La vérité plaît dans tous ces personnages, comme l’invraisemblable dans les héros de l’épopée romanesque. Le Tasse prête aux siens des discours d’une éloquence qui coule de source et qui ne lui fait pas défaut quand il raconte les exploits qu’il invente ou qu’il embellit. La fuite d’IIerminie, la sécheresse au camp des chrétiens, la mort de Clorinde et celle d’ Argant, la séparatior. de Renaud et d’Armide peuvent donner une idée de la puissance de ce fécond et pathétique génie. Dans les comparaisons, où l’imagination se déploie en toute liberté, il le cède à l’Arioste, mais après l’Ariosle il est le premier. Ces guerriers qui viennent sans cesse se réunir à la troupe de Godefroi, rappellent au poète la crue d’un fleuve : « Tel, descendant de la «montagne où il prend naissance, humble d’abord, le « Pô ne remplit pas l’étroit espace de son lit ; mais « à mesure qu’il s’éloigne de sa source, il s’accroît de « plus en plus ; son orgueil augmente avec ses forces; « il élève enfin, comme un taureau superbe, sa tête au- « dessus des digues qu’il renverse, inonde en vainqueur « les champs d’alentour, fait refluer l’Adriatique, et « semble porter la guerre au lieu d’un tribut à la mer. » Veut-on connaître le Tasse, quand, à l’art du peintre, il
joint celui de l’inventeur ? « Comme un ormeau à qui la « plante couverte de pampres s’entrelace et se marie,
« si le fer le coupe ou si l’ouragan le brise, entraîne à « terre avec lui la vigne, sa compagne, lui-mème il la « dépouille de ce vert feuillage qui la couvrait, il écrase « ces grappes qui l’embellissaient; il parait en gémir, et,
« peu touché de son propre sort, n’être sensible qu’à la « destinée de celle qui meurt auprès de lui. Ainsi tombe « Odoard ; il ne gémit que sur celle que le ciel lui avait (( donnée pour inséparable compagne, ils voudraient se « parler, mais ils ne peuvent plus former que des soupirs.
« Ils se regardent l’un l’autre, ils s’embrassent et se ser- « rent tandis qu’ils le peuvent encore ; ils perdent tous « deux au même instant la lumière du jour, et ces deux U âmes pieuses s’en vont ensemble (i). »
On a remarqué avec raison que le Tasse retrace moins ^ fidèlement les mœurs que les faits ; il ne peut oublier !
celles de son temps, il les prête au onzième siècle et |
mérite ainsi le reproche que Racine devait mériter à son tour. Quelle surprise, par exemple, de voir ces malheu* reuses femmes que les Musulmans, alors comme aujourd’hui, tenaient enfermées, courir les aventures, non moins librement que les vierges guerrières de la chrétienté ! C’est un défaut grave, quand on invente peu, de ne point savoir exactement reproduire; mais ce qui excuse le Tasse, c’est qu’une vérité plus fidèle eût révolté ses contemporains. Ils lui reprochaient même d’avoir outragé les chrétiens en prêtant quelques vertus aux
(I) Trad. de Giogaené.
musulmans, bien qu’en réalité il eût exagéré les vices et la laideur des uns pour exalter tes perfections et la beauté des autres. Indifférents à l’art si sensible, chez cet aimable poète, de peindre la nature et de charmer l’oreille par les sons les plus harmonieux, les puristes de la Crusca ne pardonnaient pas au Tasse des négligences de style préférables, cependant, aux phrases correctes mais creuses de ses adversaires. Ce qui choque surtout le goût moderne dans la Jérusalem délivrée, c’est l’abus du bel esprit, les allégories forcées, les vers précieux, les images trop fleuries et les expressions affectées sous prétexte de finesse. Mais ces défauts d’un esprit qui avait encore dans l’âge mûr les témérités de la jeunesse, passaient pour des qualités au seizième siècle, et malgré sa parfaite connaissance des anciens, il fallait bien qu’au moins par quelques côtés le Tasse appartint à son temps.
Tout serait dit sur un défaut que rachètent tant de beautés durables, si Boileau n’avait opposé « l’or de Virgile au clinquant du Tasse. » Boileau soutenait alors les anciens contre les modernes, qui mettaient le Tasse au-dessus de Virgile, et, dans l’ardeur de la défense, il passait la mesure, que passait aussi l’attaque ; mais ailleurs, plus calme, plus désintéressé, il avoue que le Tasse
a, de son livre, illuslré l’Italie,
et ce retour de justice a mis notre sévère critique en paix avec les plus instruits des Italiens. Les autres, soit par l’erreur de leur goût, soit par l’excès de leur patriotisme, sont restés implacables ; et comme le bruit qu’ils font étouffe la voix des premiers, il faut montrer, après Gin-
guené, que Boileau, loin d’avoir tort, a ménagé le Tasse, et que le Tasse recherche le clinquant, et, par surcroît, le mauvais goût.
11 y en a dans les vers où Tancrède, près de baptiser Clorinde, qu’il a blessée à mort,« donne la vie avec l’eau à celle qu’il a tuée avec le fer, » et se déclare <( vivant en soi, mais mort en elle qui est morte, et versant son âme quand l’autre verse son sang. » C’est du clinquant, c’est du mauvais goût que ce vain rapprochement de mots et de sons qui nous montre « le sourire beau dans la rougeur, et la rougeur belle dans le sourire ; » Renaud « se jouant d’Armide qui s’est jouée de lui, » et celle-ci voulant être « l’écuyer ou l’écu » (scudiero o scudo) de son ennemi. C’est du clinquant, c’est du mauvais goût que cette phrase sur le miracle d’amour qui « tire les étincelles des larmes et enflamme les cœurs dans l’eau , » et même que cette comparaison trop jolie : « Les larmes naissantes d’Armide ressemblaient à du cristal et à des perles frappées des rayons du soleil. Ses joues humides étaient comme des fleurs vermeilles et blanches tout ensemble, qu’arrose un nuage de rosée, lorsque, au point du jour, elles ouvrent leur calice au doux zéphir , et que l’autre, qui les regarde avec plaisir, désire en parer son sein. »
Ces fausses élégances, si nombreuses et souvent si choquantes, justifient Boileau, puisqu’il s’est borné à les blâmer, sans condamner la Jérusalem aux dédains des siècles à venir. Après trois cents ans, elle est lue encore par tous les hommes que charme l’épanouissement complet de la plus fraîche, de la plus riche imagination.
Nous ne disons pas avec Maffei que, sur bien des points, ce beau poème est supérieur à l’Iliade, que Renaud est plus intéressant qu’Achille, et que le Tasse, moins monotone qu’Homère, s’entend mieux à l’art de la guerre, au récit des combats. Ces comparaisons entre des génies si divers et séparés par tant de siècles manquent toujours de justesse. Le chantre de Godefroi n’est supérieur parmi les anciens qu’aux poètes secondaires de l’épopée latine, qu’à Lucain peut-être, et certainement à Stace ou à Silius. Parmi les modernes, ni Camoëns, ni même Milton ne lui peuvent enlever le premier rang. 11 faut laisser à part l’Arioste, plus spirituel et plus fécond, mais moins égal et moins pénétré des sources antiques. « De ces deux grands poètes épiques, a-t-on dit avec une recherche de l’antithèse qui n’empêche pas la pensée d’être vraie au fond, celui qui chanta la folie de Roland fut un sage, et celui qui célébra la sagesse de Godefroi fut un fou. C’est que l’un mit toute sa fantaisie dans son poème, et se servit de sa raison pour conduire prudemment sa vie, tandis que l’autre mit toute sa raison dans la conduite de son poème, et vécut au gré de sa fantaisie (I). » L’injustice qui poursuivait le Tasse, trouva naturellement fin à sa mort. La Crusca elle-même dut, pour employer les termes de Monli, « le canoniser comme classique », et une multitude de poètes marchèrent dans la voie que son génie avait ouverte. Curzio Gonzaga fit un Fidamante, Giovanni Fratta une Malteide, Ansaldo Ceba une Esther, un Camille, Belmonte Cagnoli une
(1) M. Cherliuliez.