POÈTES DIDACTIQUES. 25S
mûr, bien écrite, mais difficile à lire, malgré une imitation intelligente des anciens. Baldi enseigne au marin à construire un navire, à le guider sur la mer, à éviter ou à braver tous les périls. Des images pittoresques, un coloris agréable, d’heureux épisodes, de brillants tableaux recommandent ce poème. On y voit, retracé avec vérité, le malheureux état de Tltalie déchue, on y trouve l’invention de la boussole, racontée avec intérêt, on y admire une fraîche poésie dans le triomphe de Vénus, parcourant après une tempête l’Océan agité. On a de Tansillo (1510-1568) deux courts poèmes dans un style imité de l’Arioste, il Podere (la . propriété champêtre), où des leçons de morale, où d’heureuses descriptions se mêlent aux préceptes de la culture, de l’économie domestique, et la Balia (la nourrice) où l’auteur soutient en poète la cause que Rousseau défend en philosophe, c’est-à-dire le devoir imposé aux mères d’allaiter leurs enfants. Dans \'Art poétique de Girolamo Muzio (1496-1576), destiné à guider les adeptes de la muse italienne, comme celui de Vida les fidèles de la muse latine, ce qu’il faut louer. c’est l’indépendance courageuse des jugements sur lesi modèles de la littérature nationale, que les académiciens du seizième siècle proclamaient inviolables. Quand on aura dit que le Piémontais Tesauro prit à Vida son sujet du ver à soie, pour le traiter en langue vulgaire ; que Ganzarini de ScandianO’écrivit des Cynégétiques avec beaucoup de savoir et peu d’imagination ; qu’Érasme de Valvasone a été loué par le Tasse pour un poème sur la chasse où les épisodes, tirés de la mythologie antique, de la religion
chrétienne, des romans de chevalerie, présentent les miracles de la Vierge Marie mêlés aux fables de Vénus, de l’Aurore, de Médée, et qu’enfin Paolo del Rosso fit en vers italiens, sans digressions, un sec abrégé de la Physique d’Aristote, on peut, après avoir reconnu à chacun de ces auteurs le mérite alors banal d’un style élégant et d’une langue pure, passer à l’innombrable armée des imitateurs de Pétrarque.
Les Italiens énervés par le despotisme admiraient encore Dante, mais sans le suivre dans les voies hardies qu’il avait ouvertes. A ces peuples mobiles, doués d’une langue plus propre qu’aucune autre, par sa richesse, ses sons harmonieux, ses vives couleurs, à exprimer la pensée en vers, il fallait, quand ils manquaient de la forte volonté ou du puissant génie qu’exige un long poëme, des sujets futiles que relevassent mille jeux d’esprit, mille grâces efféminées, et ces préceptes de la philosophie platonicienne qui avaient alors la faveur de la mode. Les grâces de Pétrarque, ses défauts presque;, aussi aimables que ses qualités, tentaient une foule de' versificateurs, attirés déjà par les libertés heureuses que ces brillantes rimes prenaient avec la langue et que l’autorité du maître avait consacrées. De là naquit ce fléau du pétrarchisme, comme l’ont appelé les Italiens modernes, revenus de cette longue erreur. Les doctes commentèrent le poète favori en d’interminables volumes, les ignorants l’imitèrent en d’innombrables sonnets ; les artisans n’y réussissaient guère moins que les lettrés, et les femmes, quand elles n’en faisaient pas,tenaientà honneur 'd’y être célébrées, fussent-ils médiocres ou mauvais.
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Ils ne le lurent pas toujours : bien des poètes firent oublier par leur style qu’ils avaient pris la plume pour dire peu de chose ; d’autres surent ne point parler d’amour, et, tributaires de Pétrarque pour le cadre, ils le remplirent d’idées moins rebattues et moins frivoles. Mais ceux-ci n’étaient qu’en petit nombre. La plupart manquaient à ce point d’originalité qu’au jugement de Landi et de Sansovino, si l’on ôtait de leurs œuvres tout ce qui y esl emprunté, il n’en resterait que du papier blanc. Muzio, Niccolô Franco ne les ménageaient point ; Manzo ne pouvait supporter ces femmes qui sont toujours des soleils, des guerrières, des bêtes féroces, à' la fois douces et sans pitié ; ces poètes qui brûlent et gèlent, sont en paix et en guerre, morts et vivants tout ensemble ; ces cheveux d’or, ces astres resplendissants, ces épaules d’albàtre, et tant d’autres locutions devenues triviales, qu’il appelait des girandoles. Be sembla t^s reproches, tout fondés qu’ils étaient, ne pouvaient sur un goût universel qui a duré trois siècles et cqntrq lequel il eût été imprudent d’écrire en Italie, il ji’y a fij|| plus de cinquante ans.
(Jn ne doit pas. prendre au pied de la lettre les louanges, constamment les mêmes, que les historiens de la littérature italienne décernent libéralement à ce flot de frivoles rimaurs. Nous ne saurions placer bien liant, nûdgré tant d’épithètes complaisantes, ni le cicéronien Bembo, pétrarchiste médiocre, à ses heures de loisir, quoique Maffei le déclare supérieur à la plupart de se^ rivaux, ni ce Molza ‘qu’admiraient les académies et qui voyait dans l’imitation le comble de l’art ; ni ce Cappello,
StUltME SlEi.Lt.
ni ce Varctii, ni ce Tolomei qui suivirent religieusement cette étroite doctrine, ni Guidiccioni, quoiqu’il ait des sujets nouveaux, et même de l’éloquence, quand il parle des mœurs de sa patrie, ni Tansillo dont l’esprit libre et vif dépasse les bornes du genre lyrique, à force d’audace et de fécondité, ni Tasse le père, créateur pourtant d’un genre modeste, le sonnet pastoral. L’auteur de \ü Jérusalem mériterait plutôt le premier rang après Pétrarque, pour des vers spontanés, harmonieux et animés. C’étaient de toutes ses œuvres celles que préférait le malheureux Torquato, parce qu’il s’y occupait de lui-même, de ses amours, de ses malheurs. Mais on a vu combien était factice une chaleur qui se répandait en antithèses et en traits précieux. Si Angelo di Costanzo met dans ses sonnets plus de régularité, de logique et de méthode que ne faisaient ses devanciers, s’il connaît mieux l’art de développer sa matière, de subordonner les idées accessoires à la principale, il n’en paraît pas moins à de bons juges possédé du délire plutôt que maître de sa raison, et Annibol Caro (1507-1566) a beau déployer toutes les richesses de la langue italienne, triompher, mieux que bien d’autres, des difOcultés de la rime et de la période,, il n’en choque pas moins par une foule de pensées f fausses, de sentiments forcés, d’expressions emphatiques et de mota étrangers. C’était sa manière de*>se distinguer de Pétrarque, et, par là, il ressemble à Giovanni délia Casa (1503-1556), qui cherchait à faire oublier la faiblesse de ses pensées rebattues, en multipliant les vives et fortes images, en étonnant par l’ampleur des périodes, la hardiesse des tours, l’harmonie éclatante des