‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 90 sur 169 · POETES LYRIQUES · texte numérisé non relu

POETES LYRIQUES

vers. Ses Rimes, à cet égard, ne sont pas sans valeur et passent même pour le meilleur ouvrage de ce méchant homme, qui persécuta le vertueux évêque Vergerio, accusé de luthéranisme, qui dressa la première liste de proscription de l’Index contre les écrivains, et qui, malgré de tels services, en un temps où nul n’avait de scrupules, dut aux poésies érotiques de sa jeunesse de n’obtenir jamais, quoiqu’il fût archevêque, le chapeau de cardinal.

Ces talents que Giovanni délia Casa devait au travail, Galeazzo di Tarsia les avait reçus en venant au monde. Obscur parmi ses contemporains, il ne fut goûté que du siècle suivant, pour des poésies nobles et chaleureuses qu’avait inspirées Vittoria Colonna. Le meilleur titre de cette femme distinguée à la gloire est peut-être d’avoir pénétré Michel-Ange lui-même de tendresse et d’admiration. Avant de la connaître il était, nous dit-il, comme une statue ébauchée par la nature ; Vittoria seule avait pu donner la forme à cette œuvre grossière. Sans doute il ne sut pas, dans un art qui n’était pas le sien, trouver des expressions ou des pensées nouvelles, mais il est du moins plus nourri, plus net et plus fort que ses fades contemporains (1474-1564). Vittoria Colonna elle-même (1490-1347), que l’Arioste comparait à Homère, que d’autres appelaient divine, en un temps oû aucun auteur vivant n’avait encore obtenu cet honneur, est inférieure comme poète à Michel-Ange, malgré la gravité virile d’un recueil de poésies sacrées que la recherche et la subtilité déparent, mais oû l’on trouve les traces éloquentes d’une pieuse exaltation.

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Aucune des femmes qui se mêlaient alors d’écrire en vers n'égale du moins l’illustre épouse du marquis de Pescara. Parmi les cinquante muses auxquelles, vers le milieu du siècle, Domenicbi faisait les honneurs d’un recueil particulier, Veronica Gambara (1483-1550) doit à ses vertus privées et à la conformité du talent et des sujets traités, les éloges qu’elle partage avec Vittoria Colonna, son amie. Il y a dans ses vers moins de mysticisme, mais plus de bon sens, et une sage.sse pratique dont elle donna d’ailleurs une preuve éclatante, en sacrifiant son goût pour la poésie aux soins que réclamaient ses enfants. La vie de Gaspara ëtampa fut sans doute moins régulière, mais ses vers sont meilleurs, parce qu’une passion vraie les lui dictait. On n’en pourrait dire autant ni de Tullia d’Aragon, malgré Tardent désir qu’elle avait d’être célèbre, ni deTarquinia Molza, fille du poète de ce nom, la dernière dans Tordre des temps et la première par l’étendue de son savoir, ni de bien d’autres qu’il faut passer sous silence. Tandis que les beautés sans prétentions répondaient par un sourire aux galanteries poétiques, les femmes qui se piquaient d’écrire témoignaient leur satisfaction d’une manière souvent moins agréable, par des vers où la pureté du langage et du style dissimulait mal un vide absolu de pensée et de sentiment.

Une histoire détaillée des poésies fugitives en devrait signaler toutes les espèces, épitaphes, épigrammes, madrigaux, fables, canzonette, odes, hymnes, psaumes,clégies, sylves, petits poèmes profanes ou sacrés, improvisations. Réduit à ne parler que de ce qui a quelque in-

POÉSIE BL'RLESQl'E. — BERNI. 201

lérêt et quelque importance, si nous nous arrêtons au genre burlesque, source de tant de futilités et de scandales, c’est qu’il occupe une grande place dans la littérature italienne et qu’il n’y implique pas, comme il fait ailleurs, l’abaissement du style en même temps que de la pensée. En se moquant de toutes choses, de leur matière, du lecteur et d’eux-mêmes, les poètes burlesques sont trop de leur époque pour n’avoir pas ces grâces du langage qui semblent communes à tous les écrivains de ce siècle et dont l’attrait, malgré toutes les réserves du goût sur le fond, donne du prix des folies qu’on ne saurait ni approuver ni dédaigner.

Les premières remontent au quinzième siècle : les chants populaires de Franco Sacchetli, de Burchiello, de Laurent de Médicis égayaient la foule par des équivoques libres et bouffonnes aux dépens des parasites, des hypocrites, des calomniateurs. Mais ces joyeuses plaisanteries ne durent qu’au talent de Berni l’honneur de devenir un genre. Exprimées dans un style à la fois poétique et familier, facile et doux, plein de fraîcheur, de malice et de mouvement, qui se répand en proverbes, qui va jusqu'à la plus mordante satire, elles rappellent le Roland amoureux refait, et le surpassent par la hardiesse tantôt de la pensée, tantôt de l’expression. Berni, quoique chanoine, traitait dans ses vers le pape Adrien YI d’ignorant et de barbare, les cardinaux qui l’avaient élu de vendus et de traîtres ; Jésus-Christ luimême et les saints étaient coupables de ne point châtier « ces quarante lâches » .

Le plus souvent, toutefois, Berni ne pouvait déployer

cette insolente vigueur dans des poésies, dans des capitolin comme il les appelait, où il célébrait les anguilles, les cardons, la gélatine, les pêches, la peste elle-même, qui offrait cet avantage, quand on en mourait, « qu’on avait moins d’argent à compter aux prêtres et aux moines. » En général, tout ce qu’il décrit, tout ce qu’il peint, hommes et choses, événements et lieux, prend sous sa plume un caractère étrange : par les contrastes, les disparates, les rapprochements inattendus, les comparaisons grotesques, il dériderait le plus grave, le plus mal disposé de ses lecteurs. On peut voir par ce qui suit la distance de Berni à l’Arioste, et, disons le mot, puisqu’il est en usage, du bernesque au plaisant. 11 s’agit encore de la peste, dont le moindre bienfait n’est pas de purger la terre des méchants exterminateurs des bons : « De même que, dans un corps bien constitué, lorsqu’il « s’engendre de la bile,des flegmes et d’autres mauvaises c( humeurs, si l’on veut manger, dormir, veiller et se « porter bien, il faut s’exécuter de bonne grâce et éva- (( cuer largement; de même le monde, ce corps énorme « qui, plus il est grand, plus il engendre d’humeurs, a « souvent besoin d’être récuré à fond ; et la nature qui . « se sent en plénitude prend de la peste en médecine, (( comme de la rhubarbe ou du séné. Elle se purge par « ce moyen. Je crois que c’est précisément ce que nos « médecins appellent une crise ; et nous, pauvres imbé- « ciles, nous faisons alors la grimace ; dès qu’on nous « dit que la peste est dans le pays, nous nous lamentons (( comme si l’on nous tuait, nous qui devrions la choyer, « la payer à tant par mois, l’entretenir comme un capi-

BEBNI. — POÈTES BURLESQUES. 263

« laine dont on se sert pour toutes les expéditions qu’on « veut (1). »

Cette gaieté sans distinction, mais non sans malice, et que relevait un langage dont les finesses nous échappent, charmait les Italiens, plus sensibles à la perfection d’un genre inférieur et déjà connu qu’aux beautés nouvelles, mais trop chèrement payées, à leurs yeux, des œuvres plus nobles auxquelles manque l’art de l’écrivain.

Ils aimaient aussi les expressions à double sens, dont l’honnêteté apparente laisse entendre mille indécences, mille ordures. Tel était le triomphe de cet art de bas étage. C’est pour y avoir trop bien réussi que monsignor délia Casa révolta ses contemporains eux-mêmes, dont l’oreille avait si peu de scrupules. On dispute sur le disciple qui approche le plus de Berni par l’éclat du talent. Pour les uns c’est Fircnzuola, qui célébrait la soif, la mort d’une chouette, les cloches, et qui rencontrait sur ce dernier sujet un adversaire dans Bronzini, aussi ennemi des cloches qu’il l’était peu des raves, des moustiques, des galères, objets de ses éloges et de ses chants. D’au- très préfèrent Giovanni Mauro, dont l’ironie légère s’exercait sur la fève et le mensonge, ou Lasca, si froid et si prosaïque quand il raconte ses amours, quand il flatte les grands-ducs, ses maîtres, mais si incisif et si bref dans les épigrammes, dans les sonnets où il raille les faiseurs de madrigaux et \Q&pétrarchistes, dans d’étonnantes parodies sur les vertus d’un chien, la folie, les cornes, la barbe, sur toute espèce de comestibles et

(I) Trad. de Ginguené.

SEIZIF.MF. SIÈCLE.

sur la détestable habitude qu’ont les hommes de penser.

Quels que soient les rangSjtous ces poètes étaient bien de la même famille, et les meilleurs, en somme, sont les Florentins qui n’avaient pas à sortir de leur naturel pour écrire ces aventureuses facéties. Les plus graves auteurs s’y plaisaient : l’historien Yarchi célèbre dans ses vers les poches, les œufs durs, les pieds de mouton, le fenouil. fialilée lui-même a fait un bouffon capitolo contre la toge ou longue robe qu’on portait en ce temps-là. Ici, du moins, on entrevoit une pensée, un but d’utilité générale. Mais c’est une exception : la futilité de la pensée, l’absence de toute intention sérieuse et de tout but, voilà la règle d’un art trop semblable à celui de la prose académique pour qu’on ne voie pas dans l’un comme dans l’autre une marque égale et trop sensible de la décadence où tombait l’esprit italien dans la seconde moitié du seizième siècle.

Les bernesqiies donnèrent pourtant une preuve de goût en s’attaquant aux pélrarchistes ; mais parmi les assaillants, infiniment moins nombreux que leurs adversaires, il ne se trouva point un poète capable d’imposer son opinion, comme Boileau plus tard imposa la sienne ; et si les princes encouragèrent cette querelle parce qu’elle détournait leurs sujets de la politique, les disciples de Pétrarque, ne se voyant combattus que par des hommes sans consistance, s’obstinèrentdans le mauvais goût, et, plus que jamais, s’enivrèrent de leurs défauts.

11 y en avait, des deux parts, de fort graves, mais ceux des bernesques supposaient du moins un tour d’es-

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prit libre et vivant. qui pouvait, en. s’élevant un peu, se rapprocher des genres supérieurs. Dans les deux ouvrages de Caporali (1531-1601), Obsèques de Mécène^ le Voyage au Parnasse^ plus développés que ne le sont d’ordinaire les capitoli bernesques, si l’on voit le ridicule produit au moyen d’anachronismes frappants, celui par exemple d’un héros ancien habillé à la mode des modernes, la grossièreté du procédé, que rend plus choquante encore un style faible et prolixe, ne doit pas faire oublier des pages vraiment poétiques et lés traits judicieux d’une discrète satire. Les dieux réunis sur le Parnasse rendent au scrutin un décret pour défendre à tout bon poète, dùt-il mourir de faim, d’adresser des vers aux princes qui n’auraient pas eux-mêmes le génie ou le talent des vers. Fortitlezun peu cette fine raillerie, vous aurez la satire, dont les modèles en Italie, sans être du premier ordre, méritent pourtant de^ nous arrêter.

Les satiriques cherchent à corriger les hommes et les bernesques à les faire rire, telle est la différence de ces deux genres, dont l’origine était commune et qui eurent un développement simultané. Les Chants du carnaval^ la jolie pièce des Buveurs ^ par Laurent de Médicis, peuvent être regardés comme le début de la satire italienne, si l’on ne remonte pas jusqu’aux âpres tercets de Dante et aux trois canzone où Pétrarque flétrit la corruption romaine. C’est Dante qu’imitait, au quinzième siècle, Yinciguerra, satirique honnête et grave plutôt qu’agressif, qui prêche plutôt qu’il ne raille, qui ne sait ni concevoir un sujet avec élévation, ni composer un ouvrage avec suite, ni écrire sans mêler à sa langue une foule de

mots latins. S’il fut le prédécesseur de l’Arioste, il n’en fut pas le modèle, et ainsi ic plus grand satirique de l’Italie se forma presque seul, ou plutôt d’après les anciens.

Ce n’est pas la verve mordante de Juvénal ou de Perse, c’est l’humeur enjouée d’Horace qui séduit cet aimable esprit. S’il n’en a ni l’ampleur ni le sens profond, il en reproduit les plus fines qualités. Dans ses satires, l’Arioste ne parle que de lui-même, de son caractère, de ses aventures, de ses relations, de ses chagrins. 11 ne s’élève pas, à l’exemple d’Horace, aux vérités générales, aux grandes questions de la vie humaine, de la philosophie, de'la littérature, et c’est par accident qu’il défend le mariage, parce que Vinciguerra l’avait attaqué. Mais l’Arioste, n’ayant écrit que sept satires, les pouvait bien remplir de lui même; d’ailleurs, il y décoche en passant ses traits malins de tous côtés, au cardinal son protecteur, qui aime mieux recevoir de lui les services d’un postillon que ceux d’un poète, au duc d’Este dont il porte le joug par nécessité de fortune, à tel gros moine qui boit des vins fins dans sa cellule, tandis que la foule à jeun attend qu’il lui vienne expliquer l’Évangile ; au pontite suprême qui distribue les biens de l’Église à ses neveux et à ses bâtards, qui trafique des indulgences et qui livre l’Italie aux étrangers. Le cadre est restreint, n’enferme que des miniatures, ne montre au premier plan qu’un personnage, l’auteur lui-même ; mais au second les grands, les favoris du sort, les oppresseurs de l’Italie, clercs et laïques, sont flagellés de traits originaux et bien sentis, sous une forme piquante et régu-

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lière, dans un style qui ne le cède pas même à celui des Toscans.

Quelle n’est pas l’infériorité d’Ercole Bentivoglio (1506-1573), à qui l’on s’accorde néanmoins à donner le second rang! Fils d’un prince dépossédé, participant à tous les préjugés, à tous les vices des races princières de ce siècle violent et dissolu , il ne pouvait railler et flétrir ce qu’il connaissait le mieux. C’est pourquoi, bornant la satire aux travers les plus futiles, il tente de relever par l’alTectation le genre qui s’en peut le moins accommoder; n’ayant ni noblesse dans Fâme, ni sensibilité vive, il effleure, au lieu d’appuyer, et ne réussit, malgré l’agrément de son style, qu’aux sujets où suffit une pointe d’ironie, par exemple, dans son agréable et discrète satire contre les médecins.

Alamanni, du moins, avait des sentiments généreux, et il sut dire aux grands de courageuses vérités, que les Médicis ne lui pardonnèrent pas. Mais son esprit était trop grave et son élocution trop affectée pour convenir à la satire. Il est sans grâce et sans enjouement, souvent obscur et monotone, toujours froid et compassé, il ne s’échauffe que contre les femmes, qui ont inspiré tous les satiriques, et dont un homme si sage ne pouvait avoir beaucoup h se plaindre ; il vise au sublime, c’est-h-dire à sortir du genre, et les sujets qui lui plaisent en sortent trop souvent. Les vices des conquérants, la manie de la guerre prêtent à la déclamation plutôt qu’à la satire ; mais ici la satire n’est point déclamatoire : elle est une leçon hardie, et tout ensemble respectueuse, du protégé au protecteur, d’Àlamanni à François 1".

Si nous dressions une liste des satiriques, il y faudrait comprendre Luigi Doice, Sansovino, Fenaruolo, Pietro Nelli et d’autres dont les vers médiocres causeront moins d’ennui à qui voudra les lire que ne feraient ceux pétrarchistes^ plus faibles encore et surtout plus semblables entre eux. C’est presque trop parler des meilleurs que de les nommer, quand ils sont si loin d’êlre des modèles ; nous ne saurions donc accorder même une mention aux médiocres, mais il convient de rappeler que dans tous les genres littéraires, surtout en Italie, derrière les auteurs qu’on nomme se presse ’innombrable foule de ceux qu’on ne nomme pas.

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