‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 9 sur 169 · MATTEO SPINELLI · texte numérisé non relu

MATTEO SPINELLI

Ul

jusqu’au temps de Frédéric II, la grâce, la vivacité, le naturel de cet ouvrage, la propriété des termes, la lucidité des constructions, l’art de penser et d’écrire, qui parait déjà sous la simplicité naïve, ne permettent guère de croire les critiques sur parole, malgré l’antiquité plus ou moins discutable de différents mots. D’ailleurs, si la poésie est la première forme que revête la pensée, chez un peuple qui s’éveille à la civilisation, c’est l’histoire, non le récit d’invention, qui est la seconde. L’histoire, ou du moins la chronique, n’était pas un fruit nouveau dans l’Europe latine ; les temps mêmes de véritable barbarie avaient eu leurs chroniqueurs, et il n’y a de tentative nouvelle que celle d’exposer les faits dans la langue vulgaire.

Le premier essai de ce genre qu’on puisse citer dans une étude sur la littérature italienne est celui du Napolitain Matteo Spinelli (1247-1268), dont la langue est encore celle de la Fouille, si semblable au dialecte sicilien. Encore quelques-uns passent-ils Spinelli sous silence, qui parlent fort au long de Ciullo d’Alcamo et de Frédéric II. Il est vrai que la poésie est alors en avance sur la prose, que les Giomali ne sont ni d’un historien ni même d’un chroniqueur politique, qu’ils fourmillent d’erreurs, surtout en ce qui regarde la chronologie, qu’ils sont écrits sur le ton de la conversation la plus négligée, que les phrases, pour tout dire, sont à peine construites. « On croirait, dit un auteur, entendre un loquace barbier à l’affût des nouvelles du jour, vous servir tout chaud le bruit qui court la ville. » Mais il y a du mouvement dans ces commérages, et Matteo Spinelli mérite qu'on le

nomme, ne fût-ce qu’afin de mieux constater le progrès dû à Ricordano Malaspini(1260-I281).

Ce titre de prosateur que la critique ne refuse pas sans raison à Matteo Spinelli, Ricordano Malaspini l’a obtenu et parait, à première vue, ne point le mériter mieux. Ses termes manquent de précision, ses phrases de clarté, sa naïveté de charme ; ses ellipses continuelles fatiguent, ses constructions grammaticales sont embarrassées ; un grand nombre des mots qu’il emploie sont tombés en désuétude, et sa simplicité est si grande, dit Perlicari, que souvent elle ressemble à celle du sauvage. Pour le fond, la première moitié de V Histoire de Florence est un tissu de fables dans le goût du temps. A l’exemple des Bréviaires historiques, le récit commence à Ninus, puis s’interrompt pour faire place à l’aventureuse recherche du temps écoulé entre Adam et ce prince à moitié fabuleux. L’auteur donne Apollonius pour fondateur à Fiesole et raconte la guerre de Troie : la lecture assidue qu’il avait faite des romans de chevalerie ne lui sert qu’à multiplier les circonstances romanesques et à travestir étrangement les faits. Catilina est amoureux, et la reine Basilea, dame de ses pensées, va à la messe, le jour de la Pentecôte, dans l’église de Fiesole. Mais on ne doit pas trop railler ces aberrations du sens historique, car il y en a d’illustres exemples : Hérodote ne rapporte-t-il pas gravement les aventures merveilleuses de Gygès, l’enlèvement d’Europe, les miracles des ossements d’Oreste? et, dans un autre ordre d’idées, Tite-Live ne croit-il pas aux pluies de craie, de chair et de sang? Tous les hommes, au moyen âge comme dans l’antiquité, se sont donné des

RICOiiDAXO MALASPIM.

origines héroïques, et les chroniqueurs ne faisaient que rapporter en prose les traditions probablement versifiées que chantaient, au temps de Barberousse, les femmes florentines assises à leur rouet (1). Ces récits, passant de bouche en bouche, étaient si peu personnels et en même temps si obligatoires, que l’historien Villani ne se faisait point scrupule de les emprunter presque textuellement à Malaspini. Arrivé aux annales de son temps, ce dernier est encore un témoin partial et souvent mal informé; mais, s’il se trompe, il ne ment pas ; ce qu’il sait, il le dit, même contre les Guelfes ses amis. Il a une sincérité d’accent qui le fait lire, et, pour le temps, une propriété de langage qui charme ; il sort quelquefois des ténèbres de son style par des éclairs de netteté. Ce qui empêche de le prendre au sérieux, c’est qu’il avoue n’avoir d’autre but que d’amuser, confession d’autant plus imprudente qu’il n’y parvient pas toujours ; c’est qu’il n'a ni plan, ni ordonnance, ni critique, ni même les qualités essentielles du chroniqueur. Fort inférieur aux modèles du genre, à Muntaner, à Yillehardouin, à Joinville, il a cette dernière disgrâce qu’ayant pour continuateur son neveu Giachetto Malaspini, il n’en peut être distingué par l’altenlion la plus exercée, tant les idées et le style sont semblables chez deux auteurs dont le premier est guelfe et le second gibelin.

Dino Compagni les a fait oublier. 11 prend les événements où ils les ont laissés et les expose pour une période de vingt-six années (1286-1312). Peut-être doit-il la favem’ publique à sa matière qui le soutenait mieux. La

(I) Dante, Parad., xv, 121.

‘Zi

succession des temps lui imposait, par hasard, le récit des plus saisissantes agitations dont Florence ait été le théâtre : il raconte en témoin oculaire, en citoyen mêlé à toutes ces luttes, la réforme de Giano délia Bella, l’établissement de la démocratie, la venue et la domination de Charles de Valois, les trahisons, les massacres, les proscriptions, les rapines qui en furent la conséquence, enfin la descente de Henri VII en Italie. Les peintures que fait Dino Compagni de sa ville natale, dont les murs bornent son horizon, se rencontrent avec celles de Dante qui l’avait précédé dans les emplois publics, et dont on voudrait qu’il eût parlé plus souvent. Exact et précis, bref, rapide, substantiel, il a un style pur et dépourvu de gallicismes, mérite fort rare, à cette époque, même chez les meilleurs écrivains. L’académie de la Crusca peut donc regarder Dino comme une autorité, et sa chronique comme un texte de langue, c’est-à-dire comme un des ouvrages dont la langue peut être prise pour modèle ; mais là doit se borner l’éloge : on ne saurait souscrire à ceux qu’y ajoutent les Italiens. Ce narrateur, loin de lier les faits les uns aux autres, de les compléter en les expliquant et d’en faire sortir les idées générales qui les dominent, n’a laissé qu’un ouvrage dans le genre des Ricordi ou Souvenirs, que rédigeait dans toute maison de Florence, comme autrefois à Rome, le chef de la famille. Dino Compagni a écrit pour lui et les siens, au jour le jour, ne l’osant faire pour le public, et il dut à sa réserve d’échapper à la ruine des Gibelins, auxquels le rattachaient ses opinions et ses amitiés. La composition de cette Chronique est donc défectueuse, comme il est

Page 1