LA COMÉDIE. — BIBBIENA, L’ABIOSTK
tout avec un succès général et durable, même devant le souverain pontife, que n’effarouchait point , une crudité d’invention et de langage insupportable à nos mœurs et qui nous interdit toute analyse. 11 est vrai que le pape, redevable de la tiare principalement à Bibbiena, était alors Léon X. Pour récompenser son ami de l’avoir soutenu et de l’avoir fait rire, il le nomma cardinal ; mais cette faveur empoisonna la vie de Bibbiena : elle lui lit concevoir l’espérance de succéder à son protecteur sur le trône pontifical, et, ayant échoué dans sa candidature,
■ il ne s’en consola jamais. ; ,
Rien n’est plus surprenant que de voir un gra^! ]^litique, un prince de l’Église l’emporter en gaieté cortïique sur le vif et gai génie de l’Arioste. Les cinq comédies de ce dernier ont entre elles trop de ressemblance et font, pour suivre la mode, trop d’emprunts aux Latins. La Cassaria (la Cassette) rappelle Y Aulularia, par le titre et par le sujet ; i Suppositi (les Supposés) sont un composé des Captifs de Plaute et de Y Eunuque de Térence, avec plus de force, il est vrai, dans la conception, et quelquefois, dans le dialogue, plus de naturel ou de vivacité. La Lena^ plus faible et plus licencieuse, la Scolastica, qu’acheva, sans la rendre agréable, le frère de l’Arioste, peuvent être passées sous silence ; mais dans le Negromante^ où sont tournés en ridicule les astrologues dont le règne durait encore, il y a des scènes charmantes, dignes d’Aristophane, entre autres celle qu’on va lire ; nous regretterions de ne la point citer après
Ginguené :
IS
Clmio (le maître). On dit que cet astrologue, quand il veut, rend la nuit claire et le jour obscur.
Temolo (le valet). J’en fais autant, moi qui vous parle.
Cnmo. Comment cela ?
Temolo. En allumant la nuit une lumière, et en fermant la fenêtre en plein jour.
Ct.vno. Mais que diras-tu d’un homme qui devient invisible quand il lui plaît?
Temolo. Invisible ! mon cher maître, l’avez-vous jamais vu en cet état ?
CiNTio. Imbécile ! comment pourrais-je le voir, s’il est invisible ?
Temolo. Que sait-il faire encore ?
CiNTio. 11 change, dès qu’il le veut, des hommes et des femmes en différents animaux, volatiles ou quadrupèdes.
Temolo. Ce n’est pas un miracle ; c’est ce qu’on voit tous les jours.
CiNTio. Où cela se voit-il ?
Temolo. Ne voyez-vous pas que dès qu’un homme devient podestat, commissaire, notaire ou payeur de gages, il quitte les manières humaines et prend celles d’un loup, d’un renard ou de quelques oiseaux de proie ?
CiXTio. Cela est vrai.
Te-molo. Et dès qu’un homme de bas étage devient conseiller ou secrétaire et qu’il est chargé de commander aux autres, n’est-il pas vrai qu’il devient un âne ?
CiNTio. Oui, cela est très-vrai.
Rien n’est plus charmant et ne montre mieux cette malice aimable de l’Ârioste qui se prend aux travers et
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aux abus, tantôt dans de piquants dialogues, tantôt dans de chaleureuses tirades où toutes les conditions sociales sont flagellées tour à tour. On a remarqué avec raison que les comiques anciens, étant ou des affranchis ou des esclaves, ne pouvaient donner à leurs maîtres de semblables leçons, et cette part faite à la satire dans la comédie y assure l’originalité de l’Arioste etdeMacliiavel. Si le théâtre de l’Arioste est aujourd’hui négligé, malgré la supériorité de la conception , de l’exposition et du style, c’est que les Italiens ne peuvent supporter ce vers sdrueàolo ou de onze syllabes au moyen duquel leur aimable poète se flattait d’imiter l’ïambe des anciens, et que les étrangers ne peuvent lire, quand ils ont admiré Molière, de pures comédies d’intrigue, trop semblables à celles de Térence et de Piaule, où l’on ne voit que fourbe, escroquerie, vol et mauvaises mœurs.
Toutefois, le théâtre de l’Arioste, comme celui de Machiavel et de Bibbiena, n’est immoral que par le choix des moyens : le temps les voulait licencieux et ne savait rire que du libertinage. Chez les successeurs de ces brillants esprits, c’est le but même qui est déshonnête, malheur d’autant plus regrettable que le nombre est plus grand des lettrés qui écrivirent alors pour la scène : Sismondi en compte plus de mille au seizième siècle, et près de quatre mille dans le suivant. Ils sont médiocres, sans doute, mauvais même pour la plupart, et nous ne signalerons que les principaux ; mais commentMarmontel et Chamfort n’onl-ils su voir dans la comédie italienne qu’un mélange de dialectes, de gestes de singe, de traits de jalousie et de vengeance, de gesticulations et de lazzis?
il suffit d’un mot sur le froid et prolixe Horghini. S’il eût réussi dans la bizarre tentative qu’il fit, vers la fin du siècle (1584), d’introduire, selon le goût espagnol, le ton tragique dans la comédie, il eût bouleversé toutes les règles de son art, et le drame moderne compterait un ancêtre de plus. Les dix comédies du Florentin Cecchi (1317-1587), bon écrivain, faible génie, les trois d’Ercole Benlivoglio, qui suit l’Arioste au théâtre, comme dans la satire, celles de Firenzuola, où l’on trouve quelque gaieté, et de Gelli, académicien et bonnetier, i Simillimi (les Ménecbmes) de Trissino, la Flora d’Alamanni, il Granchio (l’écrevisse) de Salviati ne sont guère que de pâles imitations de Térence et de Plaute. Lasca eût volontiers quitté cette voie, pour introduire au théâtre le goût et les mœurs de sa nation ; mais, en pratique, il tombe dans le défaut commun, et, par surcroît, il manque do variété. 11 ne sait mettre à la scène, dans sept comédies, qu’une dupe qu’on berne de toutes les manières, sans trêve ni repos. S’il a un mérite, c’est celui du langage, non -seulement pur, comme l’exigeait la di gnité académique, mais si bien approprié aux situations et aux personnages, si dépourvu de cette affectation, de ces phrases interminables, de ces périodes contournées qui plaisaient alors, do ces termes bas, de ces locutions triviales par lesquelles on croyait se montrer Florentin, qu’il passe à bon droit auprès des juges les plus compétents pour avoir laissé un véritable modèle du style comique.
Nous mentionnerons ici un auteur tristement célèbre, digue du premier rang dans le genre obscène, fort infé-