LA TRAGÉDIE, — SPERONE, TRISSINO
ces membres délicats du linge ensanglanté. Sur la scène on étalait des têtes coupées, les cadavres des ennemis vaincus et massacrés. C’était l’horrible remplaçant le le terrible, et adouci, ou plutôt rendu plus choquant par toutes les métaphores d’une rhétorique fleurie, par l’emploi des chœurs, sans objet comme sans vraisemblance dans les sociétés modernes, et par l’introduction peu sensée, au milieu de scènes renouvelées des Atrides, d’une banale intrigue d’amour. Pour ces exagérations et ces contre-sens, Crescimbeni, Quadrio, Tiraboschi n’ont que des éloges. 11 eût été sage de les réserver à d’autres ouvrages, fort éloignés d’être des chefs-d’œuvre, mais exempts du moins de ces graves aberrations de l’érudition et du goût.
La première tragédie empruntée à l’histoire, et non, comme \ Orphée de Politien, à la mythologie, c’est la Sophonisbe de Trissino, sujet national à peu près dans la même mesure que Y Italie délivrée des Goths^ mais singulièrement tragique, puisque sans parler de l’obscur Galeotto del Carreto, antérieur de quelques années à Trissino, il a tenté Mairet, Corneille, Voltaire et Alfieri. Avec l’aide de Tite-Live, on pouvait trouver dans ces sombres aventures d’heureuses situations et de beaux caractères : Trissino se les approprie sans les trop défigurer ; mais son goût pour l’imitation servile et son faible talent ne pouvaient y ajouter cette part d’invention sans laquelle il n’y a' pas d’œuvre dramatique vraiment digne de ce nom. lyie croyait pas que le beau, au point où l’avait portéile génie antique, pût être dépassé ou seulement emprunté à d’autres sources. De là une imita-
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tion minutieuse qui étouffe la poésie et supprime le mouvement. Trissino ne savait pas appliquer les lois propres du théâtre ; de là des récits aussi nombreux qu’interminables, toute l’histoire de Carthage racontée par Sophonisbe, et, pour remplacer l’action, des monologues fastidieux. Comme le sentiment du style manquait en outre à cet auteur, pour atteindre à la simplicité des Grecs, il tombe dans la bassesse, et, pour écrire avec noblesse, dans une enflure sans force et sans couleur.
Rucellai, l’auteur déjà cité du poème sur les Abeilles, l’emporte, à l’égard du style, sur Trissino, dont il était l’ami; il présente des idées poétiques en termes bien choisis, et, aulieu d’emprunter aux anciens leurs sujets rebattus, en demande de plus nouveaux à Paul Diacre, l’historien obscur des temps barbares. C’est de Paul Diacre qu’est tirée cette tragique histoire de Rosmunda, assassinant son mari, Alboin, roi des Lombards, qui l’avait forcée à boire dans le crâne de son père. Rucellai emprunta de cet épouvantable récit la matière de sa meilleure tragédie. Il aurait dû étudier et reproduire les mœurs du moyen-âge, il n’en eut pas même l’idée. Ce qu’il imite, c’est VBécube d’Euripide, l’An/iÿone de Sophocle; encore ne sait-il pas, à l’exemple de ces poètes, développer l’action, au lieu d’en présenter l’esquisse, abréger les discours, bien étudier les personnages, chercher enfin à rendre le drame intéressant. Bientôt Rucellai sembla se repentir d’avoir innové dans le choix du sujet; sa tragédie d'Oreste est tout à fait conforme aux modèles antiques, pour le caractère comme pour la conduite de l’action. Traduire, ou peu s’en faut, V Iphigénie en Tauride, en reproduire